11 novembre 1944, retour sur une affiche

11-nov-1944-afficheLa Cité des mémoires étudiantes, avec son fonds de dotation, vient d’acquérir une affiche originale du 11 novembre 1944 étudiant qui lui a été signalée par le Germe, et va s’attacher à sa restauration et conservation dans de bonnes conditions. Cette affiche a été imprimée au 6 rue Monsieur le Prince, et à cette adresse l’on trouve toujours une imprimerie. Elle offre un intérêt par rapport à celle qui est conservée au Rectorat de Paris que nous avions utilisée pour l’exposition 2004[1], car elle donne des précisions. L’affiche initiale invite à se rassembler à 8 heures 30, alors que là nous avons des indications manuscrites avec de nouvelles consignes d’heure – il faut être plus en avance d’une demie-heure, ce sera 8 h (le 30 est caché) , et le lieu est plus précis, indiqué de façon manuscrite, en haut et à droite de l’affiche, c’est à l’angle de la rue Saint-Jacques et du boulevard Saint Germain. Puis le cortège étudiant et lycéen se rendra aux Champs Elysées pour assister d’abord au défilé des troupes, puis prendre part à la manifestation de l’après-midi. L’affiche est signée, non par l’UNEF, mais par la Fédération des étudiants de Paris, le comité parisien de l’Union des étudiants patriotes, composé (sans l’UNEF ni la FEP) des différentes organisations politiques et confessionnelles et de mouvements de résistance (FN jeunes, jeunes du MLN, OCM jeunes) ou de prisonniers de guerre (MNPGD).  Ce n’est que lors du congrès extraordinaire de l’UNEF, dont nous avons traité à l’occasion de son 70ème anniversaire en 2014  , que sera signé un protocole entre l’UNEF et l’UEP. Nous sommes bien à un moment où la représentativité et la place de l’UNEF sont contestées, menacées, et où s’engage le processus de reconstruction syndicale.

Revenons sur le moment, et le contexte. Le 11 novembre 1944 est le premier 11 novembre dans Paris libéré, avec deux défilés : un défilé militaire, en présence de Winston Churchill, avec les cortèges des troupes françaises et alliées qui vont retourner sur le front – des dizaines de milliers de parisiens se massent sur les larges trottoirs des champs Elysées.  Puis c’est une véritable manifestation où une foule considérable occupe l’avenue derrière les banderoles du Comité parisien de libération, des syndicats, partis, mouvements de jeunesse et d’étudiants. Cette journée fait l’objet d’un reportage filmé par « France libre actualités »[2].

1944-lettre-rosier-a-rostiniSi l’on regarde la situation non seulement du jour, mais du contexte, l’on observe, nous rapporte Claude Singer[3] dès la rentrée d’octobre 1944 une fébrilité dans les milieux lycéens et étudiants. Sortant pour la majorité d’une longue torpeur sous l’occupation, cette fébrilité prend deux formes, souvent indissociables. Il y a la dimension revendicative sur les conditions de vie et de travail, d’autre part cela prend la forme des traditions retrouvées : monômes, chahuts, touchant aussi bien les étudiants que les lycéens. Ce phénomène, qui va parfois jusqu’à des « batailles rangées » se ressent partout tant à Paris qu’en province, et fait l’objet de plusieurs circulaires publiées au Bulletin officiel de l’Education nationale qui dénoncent des « jeux où la brutalité le dispute à la grossiereté »[4] d’une minorité d’étudiants. Ces faits apparaissent scandaleux de la part de privilégiés qui font des études alors que tant des leurs se battent encore – la guerre n’est pas finie – sur le front. Encore en décembre, après le congrès extraordinaire de l’UNEF, le ministre demande à Alfred Rosier de joindre Pierre Rostini pour qu’il signe « un petit papier avec les représentants de l’UEP » au sujet des chahuts du Quartier latin, et préconise quasiment une formulation de ce que pourraît être cette déclaration :  « les étudiants ont été particulièrement brimés  prendant quatre années. Il est bien naturel qu’ils soient avides d’exprimer leur enthousiasme de libération, leur joie de liberté recouvrée, le simple besoin de donner libre cours à leurs juvéniles ardeurs. D’où le cortège du 11 novembre 1944, puis le cortège du congrès de l’UNEF[5] les manifestations traditionnelles des grandes écoles. Mais depuis de nombreux petits monômes sans pretextes valables ont donné lieu à des incidents regrettables, qui témoignent d’une indifférence très coupable en face des évènements de guerre ? Tandis que tant d’étudiants ou de jeunes Français se sacrifient noblement sur le front, il est inadmissible que tant d’insouciance puisse s’étaler… appel à plus de dignité ».

16-nov-1944En janvier 1945, la situation est redevenue « normale ».  Nul doute qu’il y ait une relation entre ces démonstrations considérées comme scandaleuses et immorales émanant d’un groupe privilégié et l’insistance que mettront en 1946 les « hommes de Grenoble » à donner une autre image du groupe étudiant, celui de jeune travailleur intellectuel, lié à l’ensemble de la nation et du monde du travail.[6]

[1] Exposition multimedia sur « Facultés et lycées dans l’académie de Paris, entre résistance et collaboration », 2004.

[2] Impulsé par le Comité de libération du cinéma Français, visible sur le site de l’INA

[3] Claude Singer, Université libérée, université épurée (1943-1947), Paris, Les Belles Lettres, 1992. Note de lecture Monchablon

[4] Circulaire ministérielle du 7 octobre 1944, signée Capitant, BO 13, 4 janvier 1985, p 843.

[5] Il s’agit de la manifestation du 16 novembre 1944, qui illustre la couverture de Naissance d’un syndicalisme étudiant.. Paris, Syllepse, 2006.

[6] Voir notre dossier charte de Grenoble.

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