
Sur la photo de lycéens vendant Barricades, le journal des CAL. Article de Rouge n°2 – octobre 1968.
Les locaux
En 1826, la ville de Paris achète le collège Sainte-Barbe et le transforme en collège municipal sous le nom de « Collège Rollin ». Charles Rollin — 1661-1741 — est un historien français qui occupa la chaire d’éloquence au Collège royal de France. Recteur de l’université de Paris puis principal au collège de Beauvais (5ᵉ arr.), il fut membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres et aussi protecteur de Sainte-Barbe.
Entre 1867 et 1876, la construction d’un bâtiment nouveau, monumental et majestueux, est menée à bien dans l’actuel 9e arrondissement de Paris, à l’emplacement des anciens abattoirs de Montmartre. Ce projet réalisé par l’architecte Napoléon Alexandre Roger, est constitué de quatre grandes cours spacieuses encadrées de bâtiments majestueux. Une chapelle et un théâtre complètent l’ensemble. L’enseignement va des classes enfantines aux classes préparatoires (plus un enseignement secondaire spécial ainsi qu’un enseignement technique). L’établissement change de statut en 1919 : il devient lycée national : le « Lycée Rollin ». C’est (hors exceptions) un lycée de garçons, la mixité définitive n’intervenant qu’avec la loi Haby, en 1975 !
La Seconde Guerre mondiale
L’établissement est fortement impacté par la Deuxième Guerre mondiale, il est le théâtre d’une intense résistance. Il est aussi marqué par des engagements collaborationnistes ! Mais les ordonnances prises par Vichy à l’encontre des élèves et des enseignants juifs (26 élèves meurent en déportation et l’un d’entre eux est fusillé), expliquent l’importance de la mobilisation antifasciste de cette période. (Il faut attendre 2009 pour qu’une plaque portant le nom de ces jeunes hommes soit apposée dans la cour de l’institution).
Au cours de l’année 1944, La collectivité se soude pour que le lycée prenne le nom d’un professeur agrégé d’allemand, pédagogue admiré par les élèves, résistant et communiste, fusillé au Mont Valérien en 1942, à 32 ans, une semaine après ses amis Georges Politzer et Jacques Solomon. Ce professeur, c’est Daniel Decourdemanche, qui avait pris le pseudonyme de Jacques Decour. Auteur de plusieurs ouvrages dont l’un sur la montée du nazisme et le « mythe inadmissible de la race », il fut aussi rédacteur en chef de la revue Commune (dont le directeur était Louis Aragon) ; il participa à la création de deux revues : L’Université libre et La Pensée ; il donna des articles dans des journaux clandestins et s’investit dans le Comité national des écrivains lequel projetait la sortie des Lettres françaises, la plus importante publication de la France occupée. Le ministre par intérim de l’éducation, Henri Wallon, valide, dans un premier temps : « Lycée Decourdemanche ». Et le 12 octobre 1945 un arrêté officialise le nom de « Lycée Jacques-Decour ». En 1944, « Jacques-Decour » est le seul lycée parisien à avoir pris le nom d’un résistant.
De la Libération…
D’abord très politisé (d’un extrême à l’autre), ce lycée acquiert la réputation (1946-1955), d’être devenu « Le lycée rouge » de Paris, avec deux cellules du PCF, l’une de professeurs, l’autre d’élèves (environ une vingtaine d’adhérents chacune) et un cercle de l’Union de la jeunesse républicaine de France (UJRF) devenue plus tard et plus ouvertement la JC (Union de la jeunesse communiste de France)[1]. Ce cercle regroupait une centaine de membres, avec des représentants dans presque toutes les classes du lycée à partir de la seconde. Il constituait un maillage serré, rassemblant de très nombreux élèves. Quelques rares filles commencent seulement à intégrer l’établissement. Il y avait aussi des relations et des activités communes entre les membres de ce cercle et quelques élèves des lycées féminins proches : Lamartine, Edgar-Quinet et Jules-Ferry[2].
Des noms de professeurs viennent à l’esprit : Jean Baby, Henri Lefèbvre, Marc Fabre, Sacha Feinberg, Jean-Pierre Vernant, et même Lucie Aubrac, etc. ; parmi les élèves : Boris Cyrulnik, Henri Osinski, Léon Rucker, Roland Topor, Jean-Claude Casadesus, Jean Grobla, et bien d’autres… qui forment un réservoir de jeunes intellectuels et de jeunes artistes, très conscients de leurs futures responsabilités sociales. On les retrouvera ultérieurement dans l’histoire de la gauche française.
Il ne s’agit pas de passer les concours bien que cela ne soit pas interdit !
Au lycée Jacques-Decour, la décennie d’après-guerre fut intense, politiquement, humainement et culturellement. C’est une formation originale, unique, laquelle est offerte par des éducateurs qui sont des intellectuels chevronnés, totalement désintéressés et très profondément engagés dans la transmission de leurs convictions : à savoir qu’il existe entre les hommes des inégalités injustifiées, qui peuvent et doivent être réduites ou abolies par des moyens radicaux qui changent la nature des sociétés dans lesquelles elles s’inscrivent.
Comme dans tous les lycées de garçons, conçus en partie pour cela, cette génération acquiert les codes de la masculinité, voire de la virilité et de l’élitisme à la française, très modestement compensés par « la franche amitié », la confiance et l’égalité de principe, obligatoires entre « camarades ». On discute jusqu’à plus d’heure : philosophie, théorie et histoire du mouvement ouvrier, en France et dans le monde ; on débat passionnément ; on s’interroge ; on lit Marx ; on milite, on veut convaincre. On engrange des connaissances ; on se forme ; on se construit ; on sort ; on fréquente les salles obscures et les clubs de jazz. On approfondit sa culture ; on se structure avec ou contre le groupe ; on se socialise ; on construit ses réseaux ; on s’amuse souvent ; on savoure l’humour ; on conteste ; on déconstruit ; on argumente et surtout, surtout, on échafaude les conditions de possibilité d’un monde libre et meilleur.
La sociologie du recrutement du lycée explique partiellement cet ancrage idéologique : s’adressant à la partie nord et est de Paris et à sa banlieue, Decour regroupe, en sus des jeunes gens des classes bourgeoises du 9e ou du 18e arr., des garçons de milieux populaires, souvent issus de l’immigration (descendants d’Arméniens, fils de républicains espagnols ainsi que fils de famille juives venues d’Europe centrale – surtout de Pologne – ou même de Turquie).
Henri Weber a été au lycée Jacques-Decour, à la fin de la guerre d’Algérie. Il y avait des comités FUA (Front universitaire antifasciste) dans certains lycées. Pour Paris, les établissements les plus impliqués étaient Buffon, Voltaire et Jacques-Decour. L’extrême-droite y sévissait aussi. En mars 1960, un élève du lycée Jacques-Decour fut arrêté sous l’inculpation d’incendie volontaire ; il passait pour être un militant actif de « Jeune Nation ». Le 8 mars 1961, des heurts eurent lieu dans l’enceinte du lycée qui firent un blessé parmi les élèves. Le 1er février 1962, des élèves adoptèrent une résolution demandant « la mise hors d’état de nuire des factieux tant en France qu’en Algérie, la mise en application réelle et rapide du droit à l’autodétermination ».[3]
Dans les années 1960, un contingent non négligeable des générations Decour de l’après-guerre, composé de militants communistes contestataires et engagés dans l’enseignement supérieur, se retrouva, avec d’autres étudiants ayant suivi des évolutions parallèles, dans l’Union des étudiants communistes (UEC) — dont l’histoire est aujourd’hui bien documentée. Les désaccords politiques s’accentuant avec le temps, certains deviennent très actifs dans les divers mouvements d’extrême-gauche à la formation et aux activités desquels ils contribuent.
… aux années 1970
Dans les « années 68 », une nouvelle vague militante s’affirme. On y compte Maurice Najman, qui lance à la rentrée de septembre 1966 un Comité d’information et d’action pour le soutien à la lutte du peuple vietnamien, devenu un des Comités Vietnam lycéens (CVL). Deux jours après la grève du 13 décembre 1967 qui voit plusieurs lycées mobilisés pour participer à la journée intersyndicale CGT-CFDT, Najman et ses camarades organisent une réunion où est décidée la transformation du comité de grève mis en place le 13 décembre en Comité d’action lycéen (CAL).
Alors que Michel Recanati recrutait pour la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR), Gérard Grizbec, Bernard Shalsha et Nicolas Baby, eux aussi élèves à Decour, se rapprochaient de Najman[4] : ils rassemblaient, dans des groupes actifs, des dissidents des Jeunesses communistes ainsi que d’autres lycéens isolés, en lutte contre ce qu’ils appelaient les « lycées-casernes ».
Decour est occupé pendant tout le mois de mai. Des salles de classe sont baptisées, en hommage à des figures dadaïstes, salle André Breton, salle Tristan Tzara et salle Antonin Artaud.
Le CAL, pendant mai et juin 1968 élabore un « livre blanc » qui fait des propositions pédagogiques innovantes et en matière d’autogestion de l’éducation. Patrick Rozenblatt joue un rôle important dans la rédaction de ce « livre blanc »[5].
Au début des années 1970, Charlie Najman, le frère cadet de Maurice, est au lycée Jacques-Decour. Il est un des délégués à la coordination lycéenne du 19 février 1971 (affaire Guiot) qui se tient au lycée Turgot. C’est là qu’au nom du CLL (Centre de luttes lycéens) il propose le sit-in boulevard Saint-Michel[6].
L’ambiance créée par cette jeunesse est plutôt festive.
Une fois la contestation enrayée, le lycée retrouve ses activités traditionnelles.
Conclusion
On note également, rien que dans les notices du Maitron, la présence au lycée Decour de Michel Field ou de Robert Hirsch de la Ligue communiste puis LCR, de Jean-Pierre Manière de Révolution ! devenue Organisation communiste des travailleurs (OCT), de Jean-Louis Wander de l’Alliance des jeunes pour le socialisme (AJS), ou de libertaires tels Philippe de Toldedo, Jean-Louis Auduc, des Jeunesses communistes.
Plus tard, des militants de ces générations tentèrent diverses voies s’engageant au Parti socialiste unifié (PSU) quand l’AMR s’y intègre en 1974, pour certains ultérieurement au Parti socialiste (PS), derrière François Mitterrand[7].
D’autres, se détournèrent progressivement de l’action politique partisane, mais restèrent, pour la plupart d’entre eux, des intellectuels et des créateurs, dits de gauche, irriguant la société de leurs œuvres, en dépit des difficultés et des résistances.
Nicole Fouché et Jean-Pierre Hardy (avec la collaboration de Robi Morder), Le 2 mai 2026
Notes
[1] En 1956 l’UJRF laisse la place au Mouvement de la jeunesse communiste de France (MJCF) composé de quatre branches : l’Union de la jeunesse communiste de France ; l’Union des jeunes filles de France ; l’Union de la jeunesse agricole de France et l’Union des étudiants communistes de France.
[2] Le proviseur du lycée de garçons Jacques-Decour écrit par exemple en 1952 au recteur pour lui signaler que des jeunes filles (très vraisemblablement de l’UJFF) distribuent le journal de l’UJRF du lycée, En avant. Le bulletin, joint au courrier, annonce une sortie au théâtre de la Gaîté-Montparnasse commune au cercle UJRF du lycée Jacques-Decour et au foyer UJFF du lycée Lamartine.
Guillaume Roubaud-Quashie « Non-mixité : théories communistes et pratiques militantes. L’Union des jeunes filles de France (1946-fin des années 1950) », Revue d’histoire moderne & contemporaine 2024/1 n° 71-1, p. 72 à 95.
[3] Ludivine Bantigny, « Jeunesse et engagement pendant la guerre d’Algérie », Parlement[s], Revue d’histoire politique, 2007/2 n° 8, p. 39 à 53.
[4] Ils sont parmi les militants constitutifs de l’Alliance marxiste révolutionnaire (AMR) créée au printemps 1969.
[5] Voir l’annexe de Patrick Rozenblatt, « Déambulation mémorielle d’un lycéen de Jacques-Decour », dans Didier Leschi et Robi Morder, Quand les lycéens prenaient la parole, Paris, Syllepse, 2018, p. 205-214.
[6] Il passe d’un lycée à un autre. Exclu du lycée Decour il passe au lycée Balzac en 1972/1973 puis, à nouveau exclu en cours d’année, juste avant la grève générale des lycées contre la loi Debré sur le Service national, au lycée Colbert et enfin au lycée Voltaire en 1973/1974 où au sein du CAV (Comité d’agitation Voltaire) il impulse des « 10 % autogérés ». Voir « Charlie Najman, années 68-70, du Sthetel à l’internationale, un cosmopolite »
[7] Jean-Louis Auduc, passe lui des JC au PSU en 1968, puis au PS en 1971, l’année du congrès d’Épinay.
Documentation
Sur le site du Germe : Bibliographie indicative sur les mouvements lycéens,
Le Maitron patrimonial en ligne,
Wikipedia
Archives de la Ville de Paris : Lycée Decour :
Instruments de recherches à consulter :
Bantigny, Ludivine, « Jeunesse et engagement pendant la guerre d’Algérie », dans Parlement(s), Revue d’histoire politique, 2007, vol. 2, n° 8, p. 39-53, L’Harmattan.
Cyrulnik, Boris, Sauve-toi, la vie t’appelle, Paris, Odile Jacob, 2012, p. 220 & passim, 296 p.
Guigou, Jacques et Wajnsztejn, Jacques, Mai 1968 et le mai rampant Italien, Chap. VI, « Le mouvement lycéen« , Paris, L’Harmattan, Coll. Temps critiques, nouvelle édition, 2018.
Hardy, Jean-Pierre, Les Marxistes-Révolutionnaires pour l’Autogestion (dits Pablistes): des « pieds rouges » d’Algérie aux Altermondialistes, janvier 2026, https://cmrasite.wordpress.com/histoire-du-courant-marxiste-revolutionnaire-pour-lautogestion-dit-pabliste/
Jablonka, Ivan, « La Garçonnité : une catégorie utile d’analyse historique », dans Histoire de l’éducation, dossier « L’apprentissage du masculin« , vol. 2, n° 162, 2024, p. 11-21, https://doi.org/10.4000/1387o.
Leschi, Didier et Morder, Robi, Quand les lycéens prenaient la parole : les années 68, Paris, Éditions Syllepse, 2018. Voir l’annexe de Patrick Rozenblatt, « Déambulation mémorielle d’un lycéen de Jacques Decour », p. 205-214.
Matot, Bernard, La guerre des cancres : un lycée au cœur de la résistance, Préface de Patrice Modiano, Paris, Perrin, 2010.
Paulhan, Jean, Jacques-Decour, Paris, Éditions de minuit, 1945.
Ventura, Claude, Les garçons de Rollin (documentaire), France, 2013.