Élections étudiantes aux Crous : quand la participation ne fait pas relation.

democratie et citoyennetes étudiantes depuis 1968 couvLes élections des représentants étudiants au conseil d’administration des Crous viennent de se tenir. La participation peut être qualifiée de faible eu égard au nombre d’étudiants concernés par le vote (210 000 votants, soit 8,7%). Encore faut-il s’interroger sur ce que cette participation rend visible des conditions relationnelles et communicationnelles dans lesquelles ce vote s’inscrit.

Plutôt que d’en proposer une lecture normative ou strictement chiffrée, il est possible de déplacer le regard vers les formes de relation institutionnelle, les dispositifs de communication et les pratiques effectives qui structurent l’expérience étudiante (Watzlawick, Beavin & Jackson, 1972 ; Quéré, 1992 ; Hypolite Martin, 2019).

Le vote comme acte de communication inscrit dans une relation

Voter n’est pas un geste abstrait. C’est un acte de communication inscrit dans une relation institutionnelle, qui suppose la lisibilité de l’institution, l’identification de ses espaces de décision et la possibilité pour les acteurs concernés de s’y projeter. Le vote n’est donc pas seulement un droit formel, mais un geste relationnel, dont le sens dépend de la continuité des interactions avec l’institution (Watzlawick et al., 1972).

Or, dans l’expérience ordinaire des étudiants, le Crous est avant tout perçu comme un ensemble de dispositifs de gestion du quotidien : aides financières, logement, restauration, accompagnement social. La relation qui s’instaure est majoritairement pragmatique, fonctionnelle, souvent médiée par des interfaces numériques, orientée vers la résolution de situations concrètes plutôt que vers la délibération collective.

Continuité relationnelle et expérience vécue

Du point de vue de la pragmatique de la communication, les actes prennent sens dans des cadres d’expérience et des continuités interactionnelles partagées (Goffman, 1991). Lorsqu’un geste institutionnel ne s’inscrit pas dans ces continuités, il peine à trouver sa place dans l’expérience vécue.

Dans ce contexte, le geste électoral peut apparaître comme difficilement articulable aux interactions quotidiennes avec l’institution. Il s’inscrit en dehors de la continuité relationnelle ordinaire et peine à être investi comme un acte d’engagement signifiant. Autrement dit, il ne « fait pas cadre » dans les pratiques étudiantes quotidiennes, structurées par d’autres usages institutionnels (De Certeau, 1990 ; Piette, 1992).

Engagement et déplacement des formes de participation

Qualifier cette situation de désengagement étudiant serait réducteur. Les travaux consacrés à l’engagement montrent au contraire une pluralisation des formes d’engagement, qui ne disparaissent pas mais se transforment, se fragmentent et se déplacent (Ion, 2001).

Les étudiants s’engagent selon d’autres modalités : actions ancrées dans des contextes concrets, collectifs informels, causes identifiées, mobilisations ponctuelles. Ces formes d’engagement privilégient l’immédiateté, la visibilité et l’efficacité perçue. Elles entrent parfois difficilement en résonance avec les dispositifs de représentation institutionnelle, dont les temporalités et les codes diffèrent (Rosanvallon, 2006).

La participation comme indicateur relationnel

Le niveau de participation aux élections étudiantes des Crous peut alors être lu comme un indicateur relationnel. Il renseigne moins sur les intentions ou la motivation des étudiants que sur la manière dont l’institution est rendue présente, lisible et appropriable dans leur univers symbolique (Jeanneret, 2008).

Cette lecture invite à interroger la capacité de l’institution à articuler ses missions de service avec ses espaces de gouvernance et de délibération. Elle renvoie également à son histoire : les œuvres universitaires constituent une institution historiquement créée par et pour les étudiants, issue de dynamiques d’engagement et de revendications étudiantes, avant de connaître des transformations organisationnelles et communicationnelles profondes (Hypolite Martin, 2019).

Les travaux consacrés à la démocratie et à la citoyenneté étudiantes montrent d’ailleurs que les tensions entre dispositifs représentatifs et pratiques effectives de participation sont structurelles, et ne peuvent être interprétées uniquement à l’aune des taux de participation électorale (Legois, Marchal, Morder, 2020).

Une réflexion qui dépasse le cadre des Crous

Cette analyse dépasse le seul cadre des Crous. Elle concerne plus largement les organisations confrontées à une transformation profonde des rapports à l’institution, à la représentation et à l’engagement. Penser la participation comme un fait de communication, c’est déplacer le regard : des injonctions vers les relations, des dispositifs formels vers l’expérience vécue, des normes vers les pratiques effectives.

À ce titre, le faible niveau de participation n’est pas une fin de discussion, mais un point de départ fécond pour repenser les conditions relationnelles et communicationnelles de l’engagement.

Axelle Hypolite Martin
Chercheure en Sciences de l’Information et de la Communication

Bibliographie

De Certeau, M. (1990). L’invention du quotidien. Tome 1 : Arts de faire. Paris : Gallimard, coll. « Folio Essais ».

Goffman, E. (1991). Les cadres de l’expérience. Paris : Minuit.

Hypolite Martin, A. (2019). Histoire et mutations communicationnelles des œuvres universitaires : du CSO aux Crous. Thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, Université Paul-Valéry-Montpellier 3

Ion, J. (2001). L’engagement au pluriel. Paris : La Découverte.

Jeanneret, Y. (2008). Penser la trivialité. Vol. 1 : La vie triviale des êtres culturels. Paris : Hermès-Lavoisier.

Legois, J.-P., Marchal M. & Morder, R. (2020). Démocratie et citoyennetés étudiantes après 1968. Paris : Syllepse.

Piette, A. (1992). Le mode mineur de la réalité. Paradoxes et photographies en anthropologie. Louvain-la-Neuve : Peeters.

Quéré, L. (1991). Des miroirs équivoques : aux origines de la communication moderne. Paris : Aubier.

Rosanvallon, P. (2006). La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance. Paris : Seuil.

Watzlawick, P., Beavin, J., & Jackson, D. (2014). Une logique de la communication. Paris : Points.

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