lecture: Anne-Marie Sohn, Age tendre et têtes de bois. Histoire des jeunes des années 1960

Anne-Marie SOHN, Age tendre et têtes de bois. Histoire des jeunes des années 1960, Paris, Hachette Littérature, 2001, 430 p. (La vie quotidenne) Rendre compte du livre d’Anne-Marie Sohn relève de la gageure : c’est l’époque de ma propre jeunesse qu’elle met en scène, même si, en fin d’ouvrage, elle signale le fossé qui s’est creusé et que j’avais perçu à l’époque, entre la génération du baby boom qu’elle examine et celle des enfants de la guerre, nés entre 1937 et 1945. Pourtant, les plus jeunes d’entre eux ont eu 20 ans en 1965, sont à la fois dedans et dehors. Cette histoire d’en bas, de la vie quotidienne est passionnante, même si elle ne donne qu’une image partielle en ce sens qu’en est exclue l’«unité de génération», pour parler comme Karl Mannheim, certes la mieux connue, notamment au GERME, celle des étudiants et lycéens en mouvement. Anne-Marie Sohn se conforme à ses sources : l’enquête sur la jeunesse de François Misoffe de 1966 et les lettres adressées à Menie Grégoire qui a animé de 1967 à 1981 une émission quotidienne sur RTL, parmi lesquelles Anne-Marie Sohn a sélectionné celles émanant de jeunes ou les concernant. L’heure de diffusion – le matin puis en début d’après-midi – restreignait toutefois le nombre des auditeurs à ceux qui n’étaient pas à l’école ou au travail. Autre restriction : RTL ne couvre pas alors le Sud de la France, d’où la prédominance de correspondances en provenance d’Alsace, du Nord, du grand Ouest et de la région parisienne.

Il en ressort le tableau d’une société française en pleine mutation où la jeunesse fait problème. Mais est-ce vraiment la première fois, du moins à ce point, dans l’histoire de la France ? Tous ceux qui ont étudié la jeunesse à partir du 20e siècle ont tendance à situer dans «leur» période l’émergence de la jeunesse comme catégorie sociale sur la scène publique. La nouveauté consiste peut-être en ce qu’il n’est plus question de «jeunesses» mais tout simplement de «jeunes».

De nombreux thèmes sont passés en revue : la scolarité, l’apprentissage encore faiblement règlementé, source de surexploitation, l’entrée, plus généralement, dans le monde du travail même s’il est peu question des «petits boulots» ; les rapports entre les sexes, l’affectivité, que ce soit avec les parents ou les partenaires ; les codes vestimentaires qui font sens, au chapitre des loisirs, l’importance primordiale de la chanson, du yé-yé aux idoles – mais au début des années soixante, nous chantions un peu partout Ferré et Brassens qui n’apparaissent à aucun moment dans l’ouvrage d’Anne-Marie Sohn.

Ses travaux antérieurs nous y avaient préparés : elle insiste beaucoup sur les «filles» et les jeunes femmes, dans l’entre-deux des schémas traditionnels sur le mariage et la maternité et des nouveaux comportements qu’on ne qualifie cependant plus d’«amour libre».

Tributaire de ses sources qui conditionnent aussi une problématique, elle aborde l’habitat des jeunes comme une des conditions de l’émancipation, mais pas dans un contexte plus général où ce sont les bidonvilles qui posent problème. C’est pour la même raison que ne sont pas mentionnés les jeunes immigrés et qu’il n’y a que quelques rares allusions au racisme.

Le contexte politique est d’ailleurs le grand absent, en particulier la pesanteur de la France gaullienne qui contraste avec une société qui bouge, de même que la délinquance «juvénile» est abordée avec un brin d’angélisme, destiné, il est vrai, à faire contre-poids aux outrances médiatiques, déjà et toujours promptes à forcer le trait, concernant par exemple cette frange des «classes dangereuses» incarnée par les Blousons noirs, leurs chaînes de vélo et leurs lames de rasoir.

On se situe dans un juste milieu, celui de la France profonde pour laquelle il convenait, en effet, de souligner à quel point elle était travaillée par le changement que, fort heureusement, Anne-Marie Sohn n’aborde pas en termes de «modernisation» : les bouleversements de mai 1968 qu’elle considère comme un point d’orgue y arrivent à maturation.

                                               Claudie Weill

Les Cahiers du GERME trimestriel – N° 22-23-24 – 2°-3° et 4° trimestres 2002

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