lecture: trois livres sur l’Algérie. Mohamed Harbi, Une vie debout; Houari Mouffok, Parcours d’un étudiant algérien, de l’UGEMA à l’UNEA; Jean Sprecher, A contre-courant, étudiants libéraux et progressistes à Alger 1954-1962.

HARBI, Mohamed dans Une vie debout (mémoires politiques, tome I : 1945-1962), La découverte, 2001, MOUFFOK Houari  Parcours d’un étudiant Algérien, de l’UGEMA à l’UNEA, Bouchene, 1999. SPRECHER, Jean A contre-courant, étudiants libéraux et progressistes à Alger 1954-1962. Bouchene, 2000.

En quelques semaines, plusieurs ouvrages viennent enrichir notre connaissance sur la période de la guerre d’Algérie. Mohamed HARBI, dans Une vie debout (mémoires politiques, tome I : 1945-1962), La découverte, 2001, publie ainsi une première partie de ses mémoires. Appliquant à son témoignage la méthode du chercheur renommé qu’il est, cela donne un ouvrage reompant avec l’héroïsation habituelle de l’autobiographie. En effet, Habri raconte ses souvenirs qu’il a pris le soin de confronter avec des documents, éclairés par ses recherches ultérieures. En toute hônneteté, il indique ce qui ressort de l’un ou de l’autre, n’affirme pas quand il doute de telle ou telle date, et n’hésite pas à expliquer qu’il s’est trompé à tel moment, et – d’après lui – pourquoi. Lors d’une conférence à l’EHESS, il explique qu’il utilise le «je», donc la subjectivité, au lieu de se replier derrière un «nous» collectif. L’ouvrage est agréable à lire, et l’on attend avec impatience le deuxième volume. En ce qui nous concerne, rappelons que Mohamed Habri – dirigeant de la fédération de France du FLN – avait été étudiant à Paris. Il participe à la formation de l’UGEMA (union générale des étudiants musulmans algériens) et nous explique les débats qui y ont eu lieu. C’est avec grand intérêt qu’on suit ainsi l’opposition entre ceux (dont Harbi) qui ne veulent pas de référence religieuse (le «M» de l’UGEMA) et ceux, appuyés par la majeure partie de la direction du FLN (individuellement non religieux, voire non croyants), qui insistent sur la nécssité d’utiliser la référence religieuse comme composante dela référence identitaire nationale. Harbi nous confirme également ce qu’il avait expliqué lors du colloque «50 ans de syndicalisme étudiant» (RESSY-UNEF -UNEF ID, avec la collaboration du GERME, en 1996), à savoir la faible autonomie de l’UGEMA vis à vis de la direction du FLN, notamment dans les discussions (et leur échec) avec l’UNEF en 1956. Houari MOUFFOK avait lui, déjà publié Parcours d’un étudiant Algérien, de l’UGEMA à l’UNEA,  aux éditions Bouchene en 1999. C’est l’occasion de l’évoquer ici. Mouffok, après avoir passé une première partie de ses études durant la guerre d’Algérie en Allemagne de l’Est, a été le secrétaire général de l’Union nationale des étudiants d’Algérie. L’UNEA avait pris la succession de l’UGEMA après l’indépendance. Il sera emprisonné et torturé pour s’être opposé au coup d’Etat du Colonel Boumedienne en 1965, et pour avoir voulu maintenir l’autonomie de l’UNEA, «seule organisation algérienne dont les dirigeants étaient élus démocratiquement à bulletin secret, les candidatures étant ouvertes à tous les adhérents, sans exception». Racontant avec des «flash back» son histoire entre 1963 et 1967, et notamment les tensions avec les pouvoirs en place, y compris avant 1965, c’est aussi une reflexion sur la référence religieuse. Recevant Che Guevara à Alger, le dirigeant de l’UNEA indique «Nous tentons de mettre en oeuvre un socialisme conforme à nos traditions arabo-islamiques», ce à quoi Guevara répond «Ca, ça se retournera contre vous». Propos prémonitoires, comme l’indique la préface de Nourredine SAADI. Enfin, nous découvrons, toujours aux Editions Bouchene, paru en 2000, Jean SPRECHER, A contre-courant, étudiants libéraux et progressistes à Alger 1954-1962. Il ne s’agit pas que des souvenirs du principal auteur narrant l’histoire d’un groupe qui nage effectivement «à contre-courant» dans l’Université d’Alger. Plusieurs autres amis ont inscrit en fin du livre quelques pages de témoignages personnels : Alain Accardo, Antoine Blanca, Jean-Paul Ducos, Claude Olivieri, Charles Géronimi… Français nés en Algérie, opposés au colonialisme, ces individus sont confrontés à des dilemmes. Partir faire le service militaire ? L’espoir qu’ils n’auront pas à faire la sale guerre? L’affaire Mandouze y est évoquée, de même que la façon dont s’organisent ces étudiants face à la direction de l’AGE d’Alger dont les positions vont évoluer de plus en plus à l’extrême-droite et à l’OAS, avec notamment la «journée particulière» du 3 novembre 1960 au cours delaquelle ils s’affrontent avec les étudiants grévistes de l’AGEA, encouragés par le Préfet qui – saisissant le prétexte des violences – fait pénétrer les forces de police à l’Université pour perquisitionner. Dans ce livre, on croise des personnes de passage, par exemple Pierre Bourdieu.

L’intérêt d’une lecture croisée de ces trois livres, c’est que les personnages s’y rencontrent. Mouffok connaît évidemment Harbi, comme les deux connaissent ces «étudiants progressistes et libéraux». Il semble parfois qu’il s’agit – comme dans le fil La Terrasse –  de plusieurs caméras situées à des angles de vue différents mais donnant sur la même scène. Nous espérons pouvoir réunir ces auteurs – et d’autres témoins – lors d’un séminaire du GERME.

Robi Morder

Les Cahiers du GERME trimestriel n° 21 – 1°  trimestre 2002

 

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