Jacqueline Loriod, « Carnets d’une étudiante dans Paris occupé (1940-1943) »

Resized_20201123_083316Carnets d’une étudiante dans Paris occupé (1940-1943) Syllepse, col. Germe, novembre 2022

Au décès de Jacqueline Loriod en 2017 des carnets tenus de 1940 à 1943, ont été découverts par ses enfants. Ils mêlent l’histoire personnelle, familiale avec celle de la guerre et de la Résistance. Ils décidèrent de faire une édition privée à destination restreinte de la famille.C’est dans ces conditions que nous avons fait la connaissance de Catherine Oguse-Boileau, fille de Jacqueline Loriod. Elle avait pris contact avec le Germe afin d’avoir nos éclairage et avis sur des éléments historiques; La lecture des carnets qui nous a amenés à considérer indispensable leur publication auprès d’un lectorat plus ample. En effet, nous disposons ainsi d’un document authentique, rédigé au jour le jour, au moment où se fait l’histoire. L’histoire est aussi faite d’épaisseur humaine, et nous sommes bien lotis avec la formulation des projets, des rêves, des émotions, des pensées, des actions – pas toutes, clandestinité de l’action résistante oblige – de cette jeune fille qui a 18 ans quand la guerre et l’occupation commencent. Nous sommes heureux de cette rencontre entre une actrice, sa famille, un document, la recherche, qui nous permet la publication dans la collection Germe des éditions Syllepse de ces carnets, avec une préface d’Alain Monchablon et Robi Morder et des annotations qui viennent s’ajouter à celles établies par Catherine Oguse-Boileau, fille de Jacqueline Loriod. En voici déjà quelques bonnes feuilles des premières pages, au moment où Jacqueline Loriod entre en Sorbonne en 1940.

septembre-décembre 1940 (extraits)

Lundi 2 septembre

Aujourd’hui, je suis allée rendre visite au Soldat inconnu.

Mardi 3 septembre À la bibliothèque

En sortant du métro, le boulevard Saint-Germain et la rue de Cluny étaient illuminés par le soleil levant, rouge dans la brume.

Je voudrais voir les étudiants entrer à la Sorbonne avec le recueillement, la gravité et la fierté de novices entrant dans un couvent. Mais beaucoup viennent là par snobisme ou simplement parce que leur position sociale le leur permet. Je ne serai jamais admise dans ce monde de la science, du savoir. Mais savoir qu’il existe est déjà très doux.

Il semble que j’ai, de 11 à 16 ans, épuisé toute la somme de passion dont j’étais capable. Je n’ai pas cherché à être fataliste. C’est venu soudainement par une disposition de nature.

Le silence est actif et bourdonnant, mais si légèrement qu’un bruit choque et fait sursauter ainsi qu’une fausse note dans une mélodie sublime. À côté de moi, deux amants travaillent ensemble avec ferveur. Je les envie.

Dans le pur silence, un Boche[1]. Il a paru petit, tout petit, minuscule. Pas une tête ne s’est levée.  Plus tard, des avions.

Depuis plusieurs années, je me nourris de Duhamel, de Barbusse, de Dorgelès, de Naegelen, de E. M. Remarque. C’est pour cela que je ne croyais pas à la guerre. Cela me semblait une impiété, un blasphème.

[…] Dans l’amphithéâtre

Cours sur la Renaissance du professeur Albert Pauphilet[2].

Il semble bon, optimiste, gai, spirituel. À mon avis, il aime passionnément la vie.

La Renaissance vient après les ravages effroyables de la guerre de Cent Ans. La misère et la ruine n’engendrent que bassesse. Il faut bien comprendre le rôle d’élévation, de liberté que joue la Renaissance par rapport à l’esclavage et à la tyrannie. La Renaissance suppose une grande confiance dans la dignité humaine, dans les destinées de la race humaine.

Dans l’amphithéâtre, les jeunes filles prennent fiévreusement des notes et malgré cela donnent l’impression d’être plus distraites ou plutôt moins concentrées que les jeunes gens qui écoutent sans défaillance et ne prennent que des notes brèves, avec sûreté.

Après le cours, survient un petit bonhomme replet, avec des cheveux et des moustaches blancs et une minuscule barbiche sur le menton. Les lunettes relevées sur le front, avec une élocution facile mais creuse, il a rappelé l’indulgence qui a été accordée aux étudiants mobilisables[3] et nous a déclaré : « Désormais, les examens seront dignes de vous et de nous… Enfin… quelques-uns de ces jeunes gens auront eu du moins la satisfaction de mourir licenciés. »

Pauvre petit bonhomme, qui a le manque de tact et de délicatesse de rappeler cela !

Jeudi 3 octobre 1940

Au début de son deuxième cours, Monsieur Pauphilet nous a dit : « Certains de vos camarades sont morts pour une cause qui paraît perdue, mais qui ne l’est pas. Dans les circonstances tragiques, mais non désespérées que nous traversons, nous devons porter vers eux notre pensée, je vous invite à vous lever. »

Il paraît taciturne, mais peut montrer une gaieté fugitive d’enfant et une grande bonté.

La Sorbonne est un temple de l’esprit, de la liberté, de la beauté… de l’individualisme, aussi.

[…] À la bibliothèque

Je suis entrée dans le café Le Sorbon, un établissement trop royal, trop clinquant, pensant que j’y serais plus seule que dans les petits cafés où l’on est observé par les habitués et le patron. Bien que je me sois réfugiée dans un coin, du côté de la rue du Sommerard et que je voie les arbres de Cluny, l’atmosphère est insupportable : tout est factice, superficiel. On lit Paris-Soir[4] et un phonographe nasillard empêche de penser. Tout à coup, il joue une rhapsodie de Liszt, c’est grotesque.

C’est seulement à la bibliothèque que je trouve une atmosphère de sérénité. Comme ce matin salle Érard[5]quand il semble que la porte ouvre la frontière d’un monde situé sur une autre planète : le monde de l’Esprit. Le bruit du livre que l’on feuillette, le bruit de la page qu’on tourne, le bruit du stylo qui court sur le papier, soulignant le silence. J’y viens prendre un bain de calme.

J’avais autrefois la religion des règles de conduite immuables. Je n’admirais que les gens qui ne changent pas. J’avais le culte de ceux qui n’ont jamais changé. Je méprisais ceux qui, ayant professé une opinion, la révisaient, la modifiaient, la reniaient, puis en épousaient une autre, tout à fait opposée. Maintenant, je ne sais plus. Je les comprends, après les avoir excusés.

Mais j’ai toujours le même besoin de certitude, le même désir d’absolu, la même volonté.

C’est une curieuse impression de chercher un mot traduisant une idée précise, sans avoir la certitude qu’il existe, ce mot.

A suivre…

[1]. .Boche est un terme péjoratif pour désigner un Allemand ou une personne d’origine allemande. Ce mot a été utilisé par les Français pendant la guerre franco-allemande de 1870, puis pendant la Première et la Seconde Guerre mondiales. Son usage, devenu rare et plutôt familier, peut être considéré comme injurieux, en dehors d’un texte historique.

[2]. .Albert Pauphilet, né le 13 avril 1884 et mort le 28 juin 1948, est un professeur d’université et médiéviste français. Professeur de littérature française du Moyen Âge à la faculté des lettres de Paris, il a été emprisonné sous l’Occupation en raison de ses activités résistantes (sur son attitude d’opposition à Vichy et à l’occupant, et en particulier sur son vote d’opposition à l’application du statut des juifs lors d’un vote préliminaire à l’assemblée de faculté de la Sorbonne de décembre 1940). Il succède à la Libération à Jérôme Carcopino à la tête de l’École normale supérieure qu’il dirige jusqu’à sa mort en 1948.

[3]. Il avait été décidé d’admettre comme reçus à leurs examens tous les étudiants « mobilisables » qui avaient combattu dans l’armée française.

[4]. Le principal quotidien du soir, rallié à la Collaboration.

[5]. La salle Érard est une salle de musique située à Paris, 13, rue du Mail, dans le 2e arrondissement. Elle fait partie de l’hôtel particulier ayant appartenu à partir du 18e siècle à la famille des facteurs de pianos, harpes et clavecins Érard.

 

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