
26 février 2015, enregistré par la Cité des mémoires étudiantes à la Parole errante.
Jean-Jacques Hocquard est décédé le 21janvier 2026. Vice-président de l’UNEF en 1961/62 dans le « bureau Wallon »[1], il fut un des refondateurs et des animateurs de l’Association des anciens de l’UNEF, et fidèle soutien du Germe et de la Cité des mémoires étudiantes[2].
J’ai rencontré Jean-Jacques fin 1991 à la BDIC (devenue La Contemporaine) à Nanterre. Je m’occupais à l’époque du classement des archives de UNEF qui, stockées dans les locaux de l’UNEF-ID rue Albert Thomas, venaient d’arriver dans la bibliothèque. C’est Frédéric Hocquard, militant du syndicat étudiant qui avait sans doute averti son père du cheminement des archives de la « grande UNEF ». Jean Jacques n’était pas seul, il était accompagné de Jean-Paul Delbègue, tous deux chargés de la commission histoire de l’AAUNEF. C’est ainsi que non seulement je fis la connaissance de Jean-Jacques, mais de l’association des anciens de l’UNEF, dont Paul Bouchet, Pierre Rostini, et bien d’autres de la génération de la guerre et de la libération, comme de celle de la guerre d’Algérie.
Jean Jacques tenait beaucoup à ce que l’histoire de l’UNEF et du mouvement étudiant ne soit pas oubliée. Il avait déjà, à l’occasion du 40e anniversaire de la création de la Sécurité sociale étudiante et de la MNEF, été la cheville ouvrière du Dictionnaire des 40 ans, en 1988. C’est lui qui nous avait donné pour publication dans Les Cahiers du Germe le témoignage de Charles Lebert, le « père » de la Sécurité sociale étudiante[3].
En 1995, il participait au premier colloque du Germe en tant qu’ancien, en compagnie de Paul Bouchet, Pierre Rostini et Jean-Paul Delbègue[4]. Fréquemment présent quand il le pouvait à nos rencontres et colloques, il fut un fidèle soutien du Germe et de la Cité des mémoires étudiantes versant lui-même des documents, et orientant les anciens qu’il connaissait vers nous. Ses interventions dans les colloques, les congrès, ainsi que les conversations plus ou moins informelles dans des repas, à la terrasse des bistrots attestaient de sa volonté de transmettre. Il racontait des événements, des anecdotes, il les situait dans leur contexte. Nous discutions à ces précieuses occasions de l’interprétation des faits, avec divers éclairages des chercheurs et chercheuses, des archives, des autres témoignages. Il expliquait patiemment aux militants étudiants qui le questionnaient, et n’hésitait pas lui-même à les interpeller par des questions qui pouvait être « dérangeantes » sans jamais se comporter en donneur de leçons. Il voulait connaître, et confronter les expériences passées et présentes.
La guerre d’Algérie a marqué Jean-Jacques comme elle a marqué toute une génération. C’est à partir de son refus de la guerre, qu’il rencontre et rejoint le syndicalisme étudiant, engagement qui va réorienter le cours de sa vie.
Fils d’ouvrier, il devait devenir radio dans la marine. Élève d’une école technique, il adhéra au Cartel des étudiants du supérieur technique (CEST), organisation membre de l’UNEF. Suivant ce qu’Alain Monchablon nomme dans son histoire de l’UNEF le « cursus honorum » du militant[5], il est élu au bureau national en 1961, vice-président jeunesse adjoint chargé de la culture, puis, en 1962, vice-président culturel. À ce titre, il créa le bureau d’action culturelle, s’impliquant dans le festival de l’UNEF, réactive la Fédération nationale du théâtre universitaire (FNTU) et le lancement du Festival international du théâtre universitaire créé par Jack Lang à Nancy. Ce qui apparaissait un destin hors de portée pour un jeune fils d’ouvrier, entrait dans le domaine des possibles : il sera homme de culture, ce sera son avenir professionnel. Citons en vrac, création de la revue Calliope en 1965, tournée militante de la pièce de Armand Gatti V comme Viet-Nam en 1967 avec le collectif intersyndical d’action pour la paix au Viet-Nam, il s’attache aux questions de l’animation urbaine au Bureau d’étude de la société centrale de l’équipement du territoire, puis avec sa propre structure pendant une décennie, avec d’autres anciens de l’UNEF. À partir de 1980, c’est au sein de l’équipe d’Armand Gatti qu’il s’occupe de l’administration, et en 1986 « La Parole errante », centre de création international, à Montreuil, en Seine-Saint-Denis. Il a continué, après avoir pris sa retraite, a suivre le devenir de toutes ces œuvres culturelles ainsi que celles de la mutuelle des artistes et professionnels de la culture.
Bien sûr, mai 68 confirme et conforte ces engagements. Nous avons par deux fois travaillé ensemble pour que la mémoire des années 68 ne soit ni mythifiée ou stéréotypée, ni effacée mais devienne objet d’histoire.
En 2008 à l’occasion du 40e anniversaire de mai-juin 1968, « les quarantièmes rugissants », ce fut à Montreuil une exposition de la parole errante, « Comme du papier tue-mouches dans une maison de vacances fermée »[6], qui accueillit en 2009 la présentation du livre édité chez syllepse avec la BDIC, Les Années 68, un monde en mouvement : nouveaux regards sur une histoire plurielle (1962-1981). Sur la lancée, ce fut l’exposition virtuelle éponyme associant la BDIC, la Cité des mémoires étudiantes, et La Parole errante, dont j’étais l’un des deux commissaires. Jean-Jacques y fournit nombre d’affiches, et surtout de témoignages enregistrés, ainsi qu’un extrait filmé du festival international de l’UNEF tenu en 1966 à Nanterre et à la Cité universitaire internationale de Paris[7].
En mai 2007, il est dans la délégation des anciens au congrès de l’UNEF à Lille. En 2010, il fut un des organisateurs des « 50 ans de nos 20 ans », commémorant au cinéma la Clé, avec des dizaines de personnes présentes, le meeting et manifestation intersyndicale, sur l’initiative de l’UNEF, du 27 octobre 1960, à la salle de la Mutualité à Paris[8].
En mai 2015, il intervenait sur l’UNEF et la guerre d’Algérie dans l’atelier histoire du congrès de l’UNEF à Nantes animé par Dominique Wallon, et en novembre 2019 à nos 11e Journées archives, recherches sur les mémoires étudiantes au CESE dans la Table ronde sur « la représentation syndicale étudiante à l’épreuve de la guerre d’Algérie », aux côtés de Jacques Delpy et de Pierre-Yves Cossé [9].
En 2018, c’est dans le cadre de l’Association des anciens de l’UNEF, avec le concours du Germe et de la Cité, que nous avons préparé, organisé, la journée du 19 mai 2018 « L’UNEF en mai juin 1968 »[10]. Nous nous retrouvions régulièrement dans les réunions du groupe de travail parmi lesquels, de la même génération Algérie et 1968, Jean-Jacques, son vieil ami Michel Langrognet, qui nous accueillait chez lui, Jean-Marie Schwartz, André Burguière, tous quatre disparus aujourd’hui[11].
En 2015, il avait livré son témoignage pour les archives orales de la Cité des mémoires étudiantes. Certains extraits avaient été mis en ligne sur studens.org[12].
Parti en Bretagne, il revenait souvent à Paris et continuait à témoigner. Ainsi, nous eûmes droit au congrès de l’UNEF de Nancy à un atelier histoire composé à moitié de la « dynastie » Jean-Jacques, Frédéric et Salomé Hocquard, soit trois générations de syndicalistes étudiants[13]. Jean-Jacques, comme toujours, développant anecdotes, analyses, réflexions. Il était encore intervenu en mars 2025 au congrès de la Bourse du travail de Saint-Denis. Nous nous téléphonions – la dernière fois en décembre – car il continuait à nous envoyer des documents, à demander des précisions historiques ou biographiques, et c’était l’occasion de confronter nos points de vue sur l’histoire mais beaucoup sur l’actualité, qu’elle soit étudiante, universitaire ou internationale.
Il y avait encore beaucoup à faire ensemble, il nous manquera beaucoup, ce qu’il nous a légué n’en est que plus précieux.
[1] Dominique Wallon, alors président de l’UNEF, a rédigé un hommage pour les obsèques, publié sur le site de l’AAUNEF.
[2] La notice du Maitron est très brève et incomplète, il faudra l’actualiser
[3] Charles Lebert : « La création de la sécurité sociale étudiante et de la MNEF », Les Cahiers du Germe, n° 27, 2008.
[4] Cahiers du Germe n°1, https://www.germe-inform.fr/wp-content/uploads/2016/04/cahiers-du-germe-1-special-charte-de-grenoble.pdf
[5] Alain Monchablon, Histoire de l’UNEF, Paris, PUF, 1984.
[6] Voir en deux volumes, dirigés par Stéphane Gatti, le catalogue de l’exposition, Ouvrir le livre de mai / tracts et journaux et Écrire en mai 68, Armand Gatti, Montreuil-sous-Bois, éditions La Parole errante.
[7] L’exposition a été visible pendant une dizaine d’années, l’abandon par Adobe de Flash player l’a malheureusement rendue inaccessible sur internet.
[8] Voir sur le site du Germe « Il y a 60 ans: le 27 octobre 1960, les étudiants contre la guerre d’Algérie »
[9] Voir les vidéos sur la chaine Youtube de la Cité des mémoires étudiantes :
[10] Voir le dossier L’UNEF en mai et juin 1968, réalisé pour la journée.
[11] Voir des extraits du témoignage de Michel Langrognet sur la chaine Youtube de la Cité des mémoires étudiantes, « éclat d’archives orales ».
[12] . http://www.studens.org/exhibits/show/t–moignage-de-jean-jacques-ho Pour des raisons techniques, seul un résumé par extrait demeure disponible, mais l’intégralité du témoignage audio (5h30) est consultable à la Cité des mémoires étudiantes
[13] Voir sur la chaîne Youtube de la Cité des mémoires étudiantes : « Scissions et réunifications. Atelier histoire congrès de l’UNEF. 1er avril 2022 ».