
Paul Bouchet mena activement cette campagne sur plusieurs années, ci-dessus à Lyon en 1952
Texte d’une conférence en 1950/1951 sur le pré-salaire étudiant par Paul Bouchet, avocat, conseiller juridique de l’Union nationale des étudiants de France, alors que le débat arrivait à nouveau au Parlement. L’intégralité paraîtra dans les Écrits sur le syndicalisme et le mouvement étudiants de Paul Bouchet à paraître en 2026 dans la collection Germe aux éditions Syllepse. (Sur le sujet, voir le dossier rémunération étudiante lors des rencontres autour du centième anniversaire de Paul Bouchet en 2024)
«Je ne pense pas qu’il soit nécessaire de faire un préambule pour introduire cette notion de pré-salaire. Cependant, à titre d’information, je vais vous remémorer les grandes lignes de ce qu’est le projet de ce qui l’a nécessité.
Je vous rappelle essentiellement que si l’on parle aujourd’hui de pré-salaire dans le mouvement étudiant, ce n’est pas au nom d’un concept idéologique quelconque, mais c’est essentiellement parce que le mouvement étudiant a voulu apporter un remède pratique à la situation actuelle. En effet, il est clair que la situation étudiante actuelle nécessite un remède et il est clair également que le remède, le seul remède existant actuellement, le régime des bourses, est insuffisant. […]
Je raisonnerai toujours sur la base de l’attribution. Et au point de vue attribution qu’est-ce que c’est que le régime des bourses ? C’est un régime qui était attribué sur la base de la fortune, du critère social, après une enquête administrative à laquelle est soumise la famille de l’étudiant.
2) Au point de vue financier, les bourses sont très en dessous du minimum vital puisque la moyenne des bourses, à l’heure actuelle, est de 72000 francs par an. Vous savez où en est le minimum vital : il est largement du double.[…]
3) Enfin en ce qui concerne la gestion des bourses, le système français est purement étatique : les bourses sont données par l’État et le fonds des bourses est géré par l’État. Je pense que vous voyez tout de suite la gravité de ce système paternaliste : le paternalisme peut ne pas être un danger très grave, c’est un risque supplémentaire. Mais, en période exceptionnelle, cela peut devenir un danger très grave lorsque l’État prend des formes totalitaires. […]
C’est en partant de cette double constatation : d’une part la situation étudiante qui appelle un remède, d’autre part de la triple insuffisance du remède actuel que nous avons mis en avant le projet du pré-salaire. Ce projet avait précisément pour but de faire face à la triple insuffisance du régime des bourses : dans son attribution, d’être attribué sur la base du seul mérite universitaire à tous ceux qui ont ce mérite, à l’exclusion donc de tout autre critère social, politique, religieux ou autre ; en ce qui concerne le financement, de garantir le minimum vital ; en ce qui concerne la gestion d’être gérés de façon autonome par les seuls universitaires, moitié professeurs, moitié étudiants, à l’exclusion de toute emprise étatique,
Où est maintenant le pré-salaire ? Où en est la réalisation de ce projet ?
Eh bien je crois que son histoire depuis un an peut se résumer en trois dates.
La première date : avril 1950 qui est une date étudiante. À cette date, en effet, a été voté par le congrès de l’union nationale des étudiants de France le dit projet de pré salaire sous le nom de « projet d’allocation d’études ». Il est intéressant de noter que ce vote a été obtenu par une majorité de près des 9/10e des votants, ce qui est un fait unique dans l’histoire de nos assises étudiantes et ce qui mérite spécialement d’être pris en considération si on veut bien ne pas oublier qu’il y a quelques mois encore, au sein même de l’UNE les incompréhensions et les préjugés sur le pré-salaire se révélaient très nombreux. Après une campagne portant seulement sur quelques mois la majorité au congrès des 9/10 de voix était inespérée.
[…]
2e date :19 juillet 1950, date parlementaire : vote unanime du projet par la commission de l’éducation nationale au Parlement.
Là aussi je crois qu’il est bon de voir les progrès réalisés, d’une part parce que beaucoup de partis, ce n’est un mystère pour personne, se donnaient des raisons idéologiques d’être opposés aux pré salaires, d’autre part, il est certain que nous ne tombions pas dans une période favorable pour présenter notre projet. Enfin les parties eux-mêmes qui prétendaient être d’accord sur le principe du pré-salaire était en fait divisés sur son application. Nous avions deux projets communistes, un MRP, un socialiste et trois projets FFEC (Fédération française des étudiants catholiques). Nous avons réussi finalement à faire l’unanimité de tous les représentants des partis à la Commission de l’Éducation nationale, remarque d’autant plus intéressante que cette commission comprend quelques-uns des représentants les plus représentatifs des divers partis.
Tous ces gens sont d’accord sur notre projet et sur le nôtre seulement.
À l’époque nous étions extrêmement optimistes ; nous pensions qu immédiatement nous allions pouvoir porter la discussion en séance plénière en réclamant l’urgence et ainsi pouvoir réclamer l’application pratique du texte dès la rentrée, soit en octobre 1950, au plus tard en janvier 1951. Mais alors sur enfin un événement imprévu autant qu’on puisse qualifier une crise ministérielle d’événements imprévus, une crise ministérielle qui entraîna la chute du gouvernement. […]. Cela fut pour nous, il faut bien le dire, une malchance historique considérable. Il y a de très fortes chances, étant donné les conditions optimales que nous avions réunies à l’époque, que le pré salaire serait en application au moins pour une tranche à l’heure actuelle s’il n’y avait pas eu de chute de gouvernement.
Troisième étape : cette phase commence en octobre 1950. Il s’agit d’une phase gouvernementale cette fois et il s’agit précisément d’une entrevue que nous avons eue avec Monsieur le Président du conseil, monsieur René Pleven et de l’assurance qu’il nous a donnée sur notre projet. […]
En octobre, le contact avec le président du Conseil fut des plus encourageants. J’y assistais moi-même et j’ai pu me rendre compte à quel point le président du Conseil était au courant personnellement de notre projet car il se référa plusieurs fois à un point ou à un autre de notre texte. Il nous demanda, tout en étant d’accord avec nous sur l’ensemble du projet, si nous pouvions y apporter un amendement. Serions-nous d’accord pour que soit prévue la possibilité de remboursement par les anciens étudiants. Si le remboursement devient une obligation nous ne pouvons être d’accord alors il n’y a plus de pré-salaire, il y a seulement prêt. Le principe n’est plus le même. S’il s’agit seulement d’une possibilité de reversement de la part d’anciens étudiants qui le feront volontairement nous n’y voyons aucun inconvénient. Nous y voyons même un avantage : ce sera une source supplémentaire de financement pour cet organisme. Le président nous dit alors : « d’accord, je suis sûr que nous pourrons nous entendre sur cette formule, envoyez moi une lettre pour préciser votre position ».
C’est ce que nous avons fait immédiatement. Il nous a répondu en date du 23 octobre 1950 une lettre brève mais explicite, nous disant que suite à nos précisions, il était heureux de nous faire connaître qu’il recommandait notre projet au ministre des finances ; c’était toucher le point sensible, ai-je besoin de vous le dire ?
Après cela, nous devons reconnaître que l’action s’est quelque peu ralentie pour des raisons d’ordre interne : l’UNEF […]. Le ministre des Finances n’était pas là lui-même (il était à Washington ou ailleurs). C’est un de ses directeurs de cabinet qui a reçu nos délégués et s’il n’y a pas eu rupture, il est certain que la note optimiste donnée par le président du Conseil ne s’est point confirmée.
Aussi bien si nous faisons un bilan, à l’heure actuelle, un bilan réaliste, nous pouvons dire ceci : une victoire certaine et d’ores et déjà obtenue en ce sens que le principe de l’allocation d’études est admis. C’est un monde que personne n’ose plus le combattre ni sur le plan de l’opinion étudiante, ni sur le plan du Parlement, ni sur le plan du gouvernement. Le progrès est énorme, il n’y a qu’un an personne n’était d’accord sur le principe, maintenant on dit : « d’accord sur le principe ». Tout le monde reconnaît la nécessité de notre projet. Par contre, en ce qui concerne l’application nous nous heurtons à la difficulté qui est la dernière mais qui, nous le savons bien, est essentielle, qui est la difficulté d’ordre financier, dans une période où les problèmes de financement sont particulièrement délicats avec l’augmentation des crédits militaires. Une nouvelle entrevue vient d’être demandée au président du Conseil, elle va être fixée très prochainement, j’attends moi-même qu’on m’en communique la date, je vais faire un effort pour m’y rendre
Raisons d’optimisme et raisons de vigilance *

Campagne UNEF et Union des grandes écoles en 1955
Je voudrais pour conclure me référer à ce rapport de l’Éducation nationale qui vient d’être déposé parce que je pense qu’il nous montre à la fois les raisons d’optimisme que nous donnent les résultats déjà obtenus et qu’en même temps il nous montre les raisons de la vigilance très active qui reste nécessaires pour obtenir les résultats encore à conquérir.
Tout d’abord ce rapport nous fournit des raisons d’optimisme léguées par les résultats de l’action passée. Ce rapport est volumineux. Je ne le citerai pas tout, rassurez-vous mais je détacherai trois points :
Tout d’abord, dès la première page ce rapport montre de façon non équivoque que si aujourd’hui la question du pré salaire n’est plus un de ses serpents de mer évoqués tous les 4 ou 5 ans, si c’est quelque chose de précis qui se répand dans l’opinion, c’est dû au rôle du mouvement étudiant lui-même. […] . Lorsque vous lisez ce rapport, dès la première page vous y voyez à quatre reprises le nom de l’UNEF. […] Le rôle historique du mouvement étudiant est marqué de façon indubitable dès le départ. Ce rôle n’est donc pas inutile ; ici même, dans un journal tel ou tel de nos camarades avait émis des doutes sur l’opportunité de l’action étudiante : « laissons faire les parlementaires, leur action est efficace », je disais : « mais non, rien ne remplace l’action des étudiants eux-mêmes. Il ne faut pas sous-estimer nos propres forces. Si ce projet de loi aboutit ce sera grâce à nous ». Une fois de plus aujourd’hui l’histoire nous a donné raison.
Ce projet reconnaît également que ce rôle du mouvement étudiant était un rôle pratique et non un rôle idéologique. En effet, après avoir commenté le projet, le rapport constate qu’il existe un véritable syndicalisme étudiant ; après avoir commenté la charte de Grenoble le rapporteur précise au sujet du projet de l’UNEF adopté au congrès annuel de Pâques 1950 : « ce texte écarte délibérément toute idéologie préconçue. Il présente la rémunération étudiante comme une solution pratique au problème de vie si angoissant de la jeunesse universitaire, délibérément techniques etc. etc.» […]
Ma dernière remarque consistera en une dernière citation du rapport qui montre combien ce rôle du mouvement étudiant était décisif. En effet le rapporteur explique les différents moments de la discussion et montre comment, de la variété de l’opposition même des divers projets qui étaient en présence, on était arrivés à une certaine impasse. À ce stade de la discussion : « le congrès de l’UNEF tenant ses assises à Arcachon arrêtait un projet de rémunération étudiante. C’est en se référant à ce projet que votre commission a pu sur le texte de votre rapporteur aboutir à un accord unanime. » Vous voyez, c’est donc on ne peut plus précis, si les parlementaires se sont mis d’accord entre eux c’est en se référant à notre projet. Je crois que cela aussi est une raison d’optimisme.
Maintenant les raisons de vigilance. […] À cet égard, comment pouvons-nous prévoir ce qui va se passer au point de vue réaliste ? Eh bien il est vraisemblable et même certain que nous n’obtiendrons pas, comme nous l’aurions obtenu en juillet, l’application immédiate et intégrale du projet. Il sera donc nécessaire de transiger. Sur quoi doit porter cette transaction ? En fait, il y a deux possibilités seulement : ou bien on transige sur le caractère même du pré-salaire en en venant, comme je le disais tout à l’heure, à le transformer en un prêt, en prévoyant le remboursement obligatoire. Nous ne le voulons pas, cela ne fait plus face aux besoins qui ont nécessité ce projet.
Ou bien simplement, on prévoit des étapes dans la réalisation de ce projet. Il est certain qu’à cet égard nous ne voulons discuter qu’à la seule condition que la répartition de ces étapes, le choix de ces étapes, soit tel qu’il nous assure que la prévision de ces étapes n’équivalent pas à un moyen dilatoire. Aussi nous sommes hostiles à prévoir des étapes qui commenceraient par le haut ; ainsi certains avaient prévu que l’on pourrait commencer à donner le pré-salaire aux étudiants de doctorat ou dernière année d’étude. Nous y sommes opposés. Pourquoi ? Parce que nous pensons que si on commence par le haut, il sera très difficile ensuite de redescendre les échelons. L’État trouvera toujours d’excellentes raisons pour nous dire : certes nous avons accordé le pré-salaire pour les étudiants de doctorat parce que le niveau y est indiscutable mais en ce qui concerne la licence il faudrait revaloriser l’enseignement. Il ne sera jamais pressé de revaloriser l’enseignement. Si au contraire nous commençons par le bas, si nous donnons le pré-salaire aux étudiants qui rentrent dans l’enseignement supérieur, après avoir eu un premier diplôme d’études supérieures, il sera plus facile de remonter les échelons car il sera difficile de dire à l’étudiant qu’on les a trouvé d’un niveau suffisant en première année pour avoir son pre-salaire qu’en 2e année le niveau est inférieur ; lui-même qui aura bénéficié un temps déjà de ce projet sera plus attaché à sa défense et ne sera pas prêt à se laisser priver du bénéfice de l’année précédente. Il sera plus facile de remonter les échelons que de les redescendre. Aussi bien, s’il y a des étapes à prévoir, nous voulons qu’elles soient à la base. Je vous rappelle que le pré-salaire n’est pas donné à la première année. On attend que l’étudiant ait un diplôme d’études supérieures : propédeutique en lettres, PCB en médecine, première année en droit. […] Par exemple, l’année prochaine, tous ceux qui rentreraient en 2e année, ayant obtenu leur examen de première année auraient le pré-salaire et celui-ci les suivrait ensuite au fur et à mesure de leurs études. À travers eux, en le suivant, l’application progressive s instituera. Cette application-là, nous pouvons l’admettre dans la mesure précisément où nous estimons qu’elle donne le maximum de garanties contre les réticences à prévoir de l’État par la suite.
***
[…] nous avons déclenché un mouvement très large, nous avons l’appui de tous les partis politiques, de tous les syndicats ; nous essayons d’avoir celui des mouvements de parents, des associations familiales. Vous avez un rôle essentiel à jouer vis-à-vis de l’opinion point je ne voudrais pas que vous négligiez vous même vos propres possibilités à cet égard.»
(* intertitre de la rédaction).