
Cécile Brunschvicg en 1926 (photo Wikipedia)
À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, il est essentiel de rappeler l’engagement de figures féminines qui ont contribué à transformer durablement l’accès à l’éducation et les politiques sociales étudiantes. Cécile Brunschvicg (1877–1946) occupe à cet égard une place singulière. Figure majeure du féminisme réformiste français, elle fut l’une des premières femmes à exercer des responsabilités gouvernementales, en tant que sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale dans le gouvernement du Front populaire en 1936. Son action, profondément ancrée dans les valeurs républicaines d’égalité et d’émancipation par le savoir, s’inscrit dans le développement des premières politiques sociales étudiantes, contribuant à institutionnaliser les premières formes d’accompagnement social étudiant, dont les œuvres universitaires constituent aujourd’hui le prolongement.
Une figure majeure du féminisme réformiste et de l’action publique
Cécile Brunschvicg s’inscrit dans l’histoire du féminisme français comme l’une de ses figures les plus influentes dans la sphère institutionnelle. Militante engagée pour les droits des femmes, elle préside l’Union française pour le suffrage des femmes et défend l’idée que l’émancipation féminine passe par l’accès à l’éducation, à la formation et aux responsabilités publiques, inscrivant son action dans un féminisme réformiste étroitement lié aux institutions républicaines (Formaglio 2010).
Sa nomination en 1936 comme sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale, dans le gouvernement du Front populaire dirigé par Léon Blum, constitue un événement inédit dans l’histoire politique française. Elle fait partie des trois premières femmes nommées au sein d’un gouvernement, aux côtés de Suzanne Lacore, sous-secrétaire d’État à la Protection de l’enfance, et d’Irène Joliot-Curie, sous-secrétaire d’État à la Recherche scientifique. Placée auprès du ministre de l’Éducation nationale Jean Zay, Cécile Brunschvicg se voit confier des attributions portant notamment sur les questions d’hygiène scolaire, d’action sociale et d’accompagnement de la jeunesse étudiante. Ces nominations interviennent alors même que les femmes ne disposent ni du droit de vote ni de l’éligibilité, soulignant le caractère pionnier de leur entrée au sein de l’exécutif et marquant une étape importante dans l’accès des femmes aux responsabilités gouvernementales.
Cette présence féminine au gouvernement s’inscrit dans la dynamique réformatrice du Front populaire, qui engage une politique ambitieuse en faveur de la jeunesse, de l’éducation et de la démocratisation culturelle, portée notamment par Jean Zay au ministère de l’Éducation nationale (Ory, 2016).
Un féminisme fondé sur l’éducation et l’émancipation par le savoir
Cécile Brunschvicg s’engage très tôt dans le mouvement féministe, convaincue que l’accès à l’éducation constitue la condition première de l’émancipation des femmes. Présidente de l’Union française pour le suffrage des femmes, elle milite pour la reconnaissance des droits civiques, mais également pour l’amélioration concrète des conditions de vie et de formation des femmes (Formaglio, 2010). À partir de 1924, elle dirige le journal La Française, organe majeur du féminisme réformiste, qu’elle transforme en un espace de pédagogie civique et sociale. À travers ses écrits, elle développe une parole publique fondée sur la transmission des savoirs, la légitimation de la participation des femmes à la vie publique et la reconnaissance de leur capacité à exercer des responsabilités. Pour Brunschvicg, l’émancipation des femmes passe par leur pleine intégration dans les institutions éducatives, administratives et scientifiques.
Son engagement se traduit également par son implication dans le développement du service social et de la formation des femmes à des fonctions d’encadrement et de médiation. En participant à la création de l’École des surintendantes d’usine en 1917, elle contribue à professionnaliser l’accompagnement social des travailleuses, dans une logique de protection, de prévention et d’éducation. Cette initiative participe à structurer des formes d’intervention sociale fondées sur la médiation, la régulation et la transmission.
Son engagement s’inscrit plus largement dans le développement des politiques sociales et éducatives de l’entre-deux-guerres. Elle contribue notamment à la professionnalisation du service social et soutient des initiatives en faveur de l’amélioration des conditions sanitaires et alimentaires dans les institutions éducatives. Ces actions témoignent de son attention constante aux conditions matérielles de l’éducation et préfigurent son implication ultérieure dans la structuration des politiques sociales étudiantes.
Une actrice du développement des politiques sociales étudiantes
L’action de Cécile Brunschvicg ne se limite pas à la défense des droits des femmes : elle s’inscrit dans une réflexion plus large sur les conditions matérielles et sociales nécessaires à la réussite des études supérieures. En 1937, le ministre de l’Éducation nationale Jean Zay lui confie le suivi des travaux du Comité supérieur des œuvres sociales en faveur des étudiants (CSO), instance chargée de structurer et de coordonner les dispositifs d’aide aux étudiants. Ce comité marque une étape importante dans l’institutionnalisation des politiques sociales étudiantes en France (Hypolite Martin, 2019). Dans ce cadre, Cécile Brunschvicg contribue à faire reconnaître la condition étudiante comme un enjeu relevant de l’action publique. Son engagement s’inscrit dans une conception de l’enseignement supérieur qui ne se limite pas à la transmission des savoirs, mais intègre également la prise en compte des conditions sociales, sanitaires et matérielles nécessaires à la poursuite des études.
Son action participe ainsi à l’émergence d’une politique sociale étudiante, distincte de l’assistance ponctuelle, et fondée sur une approche structurée et durable de l’accompagnement des étudiants.
Ses actions en faveur de l’amélioration de la condition étudiante
C’est dans le cadre des travaux du Comité supérieur des œuvres sociales en faveur des étudiants que Cécile Brunschvicg affirme explicitement la responsabilité de l’État à l’égard de la jeunesse étudiante. Lors de la session du 17 avril 1937, elle déclare que l’État doit « libérer l’étudiant de toute contrainte matérielle[1] » soulignant que « ne pas aider matériellement ceux qui aspirent aux études supérieures […] c’est porter un coup funeste aux forces vives de la Nation » (Priault, 1931). Elle rappelle également que « si le devoir de l’Université est d’instruire, il est en même temps de veiller à la santé des enfants qui lui sont confiés » (Zay, 2010), affirmant ainsi la dimension sociale de la responsabilité universitaire. Sous son impulsion, plusieurs mesures concrètes sont examinées et développées, notamment le renforcement du service social universitaire, l’amélioration du suivi sanitaire des étudiants et l’extension des dispositifs de restauration universitaire. Ces initiatives contribuent à structurer les premières formes d’accompagnement social étudiant et à reconnaître la nécessité d’une politique publique dédiée à la condition étudiante.
La structuration des premières politiques sociales étudiantes
La question de l’alimentation étudiante s’inscrit dans une réflexion plus ancienne sur les conditions matérielles de la réussite universitaire. Dès les années 1920, certains acteurs soulignent que « faire manger l’étudiant à sa faim devient une question d’intelligence sociale » et que « l’étudiant […] doit recevoir une ration alimentaire satisfaisante en qualité et en quantité » (Dejust, 1923). Ces positions témoignent de la reconnaissance précoce du rôle de l’alimentation dans la réussite des études supérieures.
Dans ce contexte, les travaux du Comité supérieur des œuvres sociales en faveur des étudiants contribuent à traduire ces préoccupations en dispositifs institutionnels concrets. Ils conduisent notamment à la création des premiers Centres universitaires d’hygiène sociale et, en 1938, au déblocage d’un crédit exceptionnel d’un million de francs destiné à subventionner les restaurants universitaires. Parallèlement, des commissions de contrôle de l’alimentation des étudiants sont instituées dans les universités, afin d’améliorer durablement leurs conditions nutritionnelles.
La présidence de cette session par Cécile Brunschvicg constitue une « confirmation voulue par Zay » de l’importance accordée aux questions sociales étudiantes (Ory, 2016). Elle souligne elle-même la continuité entre son action en faveur des cantines scolaires et son engagement auprès des étudiants[2].
Des mesures importantes sont également prises concernant les cités universitaires, les services sociaux et la médecine préventive, contribuant à structurer les premières politiques sociales étudiantes.
Un héritage au cœur de l’action des Crous
Les actions menées par Cécile Brunschvicg trouvent un prolongement direct dans le développement des œuvres universitaires. Parmi les dispositifs auxquels elle a contribué à donner une impulsion décisive, le service social étudiant et l’organisation de la restauration universitaire occupent une place centrale.
Le service social : soutenir l’existence matérielle des étudiants
Le service social constitue un dispositif essentiel d’accompagnement de la condition étudiante. Dès 1940, un service social est créé au sein du Comité parisien des œuvres universitaires, sous l’impulsion du Comité supérieur des œuvres sociales en faveur des étudiants. Son rôle est défini en janvier 1941 comme étant « d’assurer aux étudiants une aide en argent, d’accorder des repas à tarif réduit et d’orienter les étudiants vers des consultations médicales toutes les fois que cela semble nécessaire »[3].
Ce dispositif repose sur une évaluation individualisée des situations. Une enquête sociale est menée afin d’apprécier les difficultés rencontrées par l’étudiant, car « aucune somme n’est jamais versée sans enquête préalable de l’assistante sociale. En outre, l’avis du doyen de la faculté à laquelle appartient l’étudiant ou du directeur d’École est toujours sollicité sauf pour les secours d’urgence accordés à titre exceptionnel avant toute enquête » [4]
Ce principe d’accompagnement social individualisé se retrouve aujourd’hui dans l’action des services sociaux des Crous. Les étudiants peuvent bénéficier d’aides spécifiques, ponctuelles ou annuelles, après évaluation de leur situation par une assistante sociale. Si les modalités ont évolué, notamment par la suppression de l’intervention systématique des autorités universitaires dans la décision, la mission fondamentale demeure inchangée.
Le service social poursuit ainsi son objectif d’ « apporter à l’étudiant toute l’aide possible afin de le mettre dans les conditions morales et matérielles nécessaires au plein rendement de ses études »[5]. Cette continuité témoigne de l’institutionnalisation progressive d’une politique sociale étudiante dont les fondements ont été posés dans les années 1930.
L’hygiène alimentaire dans les restaurants universitaires : une préoccupation durable
L’attention portée à l’alimentation étudiante constitue l’un des aspects les plus durables de l’héritage des politiques sociales étudiantes engagées dans les années 1930. Les préoccupations exprimées par Cécile Brunschvicg concernant la qualité et l’accessibilité de l’alimentation étudiante trouvent aujourd’hui leur prolongement dans l’organisation des restaurants universitaires gérés par les Crous.
Chaque année, ces établissements servent plusieurs millions de repas aux étudiants. Afin de garantir une alimentation équilibrée et adaptée aux besoins nutritionnels, les Crous appliquent une réglementation stricte en matière d’hygiène et de sécurité alimentaire. Cette exigence repose notamment sur la mise en œuvre d’un Plan de Maîtrise Sanitaire (PMS), qui encadre l’ensemble des procédures relatives à la préparation et à la distribution des repas.
Ce dispositif comprend l’application de normes précises visant à prévenir les risques sanitaires, notamment à travers le respect des bonnes pratiques d’hygiène et la mise en œuvre du système HACCP (Hazard Analysis Critical Control Point), fondé sur l’analyse des risques et la maîtrise des points critiques. Ces procédures garantissent la traçabilité des denrées, le contrôle des températures, l’organisation rationnelle des circuits de production et l’entretien rigoureux des espaces de travail. Leur application fait l’objet de contrôles réguliers, assurant un haut niveau de sécurité alimentaire.
Ces dispositifs contemporains prolongent les préoccupations formulées dès les années 1930 concernant l’alimentation étudiante, considérée comme une condition essentielle de la réussite universitaire. Ils témoignent de la continuité des missions des œuvres universitaires et de l’inscription durable de la question alimentaire dans les politiques sociales étudiantes.
Une telle organisation repose sur une conception selon laquelle les conditions matérielles de vie constituent un facteur déterminant de la réussite universitaire. En contribuant à structurer ces politiques, Cécile Brunschvicg participe à l’émergence d’une approche globale de la condition étudiante, intégrant les dimensions sociales, sanitaires et matérielles.
Conclusion
Le bilan de l’action de Cécile Brunschvicg au sein du gouvernement de Jean Zay apparaît significatif, notamment en direction des étudiants. Son engagement s’inscrit pleinement dans la politique éducative et sociale portée par le Front populaire, qui reconnaît la nécessité d’accompagner la jeunesse étudiante au-delà de la seule transmission des savoirs.
La période 1936–1939 constitue à cet égard une étape décisive. La création du Comité supérieur des œuvres sociales en faveur des étudiants marque la volonté des pouvoirs publics de structurer et de coordonner les dispositifs d’aide destinés à la population étudiante. Cette instance contribue à renforcer l’efficacité des œuvres sociales existantes et à poser les bases d’une politique sociale étudiante fondée sur la prise en compte des conditions matérielles, sanitaires et sociales de la poursuite des études.
La participation de Cécile Brunschvicg à ces travaux, dans le cadre de ses fonctions de sous-secrétaire d’État à l’Éducation nationale entre 1936 et 1937, confirme sa place au sein des organes décisionnels impliqués dans l’organisation et le développement du service social en France. Son action témoigne de l’inscription du féminisme réformiste dans les institutions républicaines et de la contribution de certaines figures féminines à l’émergence des politiques sociales étudiantes. En contribuant à structurer les premiers dispositifs d’accompagnement social étudiant, elle participe à un processus historique dont les œuvres universitaires et les Crous constituent aujourd’hui l’un des prolongements institutionnels. Son engagement illustre ainsi le rôle déterminant joué par certaines actrices dans la construction d’un système d’enseignement supérieur attentif aux conditions de vie des étudiants.
Axelle HYPOLITE MARTIN
Références bibliographiques
Sources archivistiques
- Compte rendu de la deuxième réunion du Comité supérieur des œuvres sociales en faveur des étudiants, 17 avril 1937. Rectorat de Paris, cote AJ/16/9106
- Rapport d’Alfred Rosier sur l’activité du comité parisien de septembre 1939 au 10 décembre 1941, 15 janvier 1941, rectorat de Paris, Archives de Paris.
- Historique du Comité parisien, 1951, rectorat de Paris, AJ16 9108
Ouvrages, thèses et travaux scientifiques
Dejust, Suzanne, « Alimentation de l’étudiant », Bulletin de la Société d’hygiène scientifique, 1923.
Formaglio, Cécile. « Féminisme d’abord » : Cécile Brunschvicg (1877–1946), Rennes : Presses universitaires de Rennes, 2014.
Hypolite Martin, Axelle, Histoire et mutations communicationnelles des œuvres universitaires : du Comité supérieur des œuvres sociales aux Crous, Thèse de doctorat en sciences de l’information et de la communication, Université Paul-Valéry Montpellier 3, 2019.
Ory, Pascal, La Belle illusion. Culture et politique du Front populaire. Paris, CNRS Éditions, 2016.
Priault, Madeleine, La cité universitaire et son rôle social, Thèse de doctorat, Rousseau, 1931.
Zay, Jean, Souvenirs et solitude, Paris, Belin, 2010.
Notes
[1] Compte rendu de la deuxième réunion du CSO, 17 avril 1937, rectorat de Paris AJ169106.
[2] Compte rendu de la deuxième réunion du CSO, 17 avril 1937, rectorat de Paris, AJ169106.
[3] Rapport d’Alfred Rosier sur l’activité du comité parisien de septembre 1939 au 10 décembre 1941, 15 janvier 1941, rectorat de Paris, Archives de Paris.
[4] Ibid.
[5] Historique du Comité parisien, 1951, rectorat de Paris, AJ16 9108.