Les mouvements étudiants, un secteur du monde du travail et du mouvement social : confirmation par la lutte contre la réforme des retraites en France (2023)

journées d'études Buenos airesLes 9e Journées d’études et de réflexion sur les mouvements étudiants se sont tenues à Buenos Aires les 7 et 8 septembre 2023 (voir l’appel). Ioanna Kasapi dans la table ronde finale (ici en video, à partir de 00:30″) et Robi Morder sont intervenus à distance Les actes viennent de sortir, essentiellement en espagnol, et sont téléchargeables ici. Nous publions la contribution Robi Morder[1] « Les mouvements étudiants : un secteur du monde du travail et du mouvement social : confirmation par la lutte contre la réforme des retraites en France (2023) ».

Nous traitons ici d’un mouvement qui s’achève à peine, et sur lequel la production scientifique est évidemment quasi inexistante. Nous nous sommes appuyés sur nos propres observations et celles d’autres chercheuses et chercheurs qui ont publié de courts articles. La Cité des mémoires étudiantes a collecté des archives, enregistré des réunions de coordinations, assemblées générales ou de réunions syndicales ce qui permettra un travail plus approfondi de recherche. Néanmoins, ce mouvement s’inscrit dans une continuité historique et sociologique et l’on peut déjà en dégager quelques spécificités. Dans une perspective comparatiste, il sera nécessaire de confronter l’expérience française à celles d’autres exemples internationaux de luttes communes entre les mouvements étudiants et de salarié-es sur des revendications communes relatives aux conditions de travail.

La France a été au premier semestre 2023 l’arène d’un mouvement social de grande ampleur, l’un des plus importants depuis mai et juin 1968. La réforme des retraites du gouvernement Macron – Borne repoussant de 62 à 65 ans l’âge à laquelle les travailleuses et travailleurs ont le droit de prendre leur retraite a suscité une opposition unie de toutes les organisations syndicales. L’intersyndicale est restée unie, ce que l’on n’avait pas vu depuis plusieurs décennies. Néanmoins, si le nombre de manifestants a dépassé au cours des journées d’action qui se sont déroulées de janvier à mai 2023 ce que l’on avait connu jusqu’alors, égalant ou dépassant les manifestations de 2009 contre la précédente réforme des retraites, il n’y a pas eu de mouvement de grève générale comme en 1968, ni de secteurs entiers en grève pouvant servir de point d’appui comme ce fut le cas en 2009 avec les fonctionnaires et enseignants, où en 1995 (réforme de la sécurité sociale) avec les cheminots et le secteur public.

Ce mouvement de 2023 a vu la participation active de la jeunesse scolarisée, dont les organisations syndicales étudiantes et lycéennes ont siégé aux côtés de leurs homologues salarié.es dans l’intersyndicale, et dont on a constaté une présence inégale mais parfois massive dans toutes les manifestations, mais aussi à la base par des actions communes salariés/scolarisés dans des entreprises, établissements, quartiers.

Avons-nous assisté à un phénomène inédit, ou n’est-ce qu’une récurrence que l’on constate sous des formes différentes à chaque grand mouvement social ? Et est-ce que cette unité est-elle le révélateur des transformations sociales et scolaires de la société française ? C’est en utilisant une approche historique et sociologique que nous pourrons dégager quelques éléments de réponse.

I/ Les précédents historiques

En 1968, la liaison étudiants/travailleurs était revendiquée. Toutefois alors que le mouvement étudiant et lycéen avait a sa tête des militants et organisations se voulant « révolutionnaires », plus intéressés par le changement politique que par les revendications et la réforme universitaires, le mouvement ouvrier avait une option dite « réformiste », le changement politique étant vu comme lointain, par les élections. Ces différences entre stratégies politiques ont ainsi pu être vécues comme une séparation ouvriers/étudiants.  En effet, aux yeux du monde du travail le monde étudiant pouvait apparaître comme un « petit monde » (500 000 étudiants) de privilégiés, ressentis comme étant les futures patrons ou cadres dont il fallait se méfier. C’est la raison pour laquelle il n’y eut pas de véritable unité au sommet, et qu’elle fut extrêmement difficile à concrétiser à la base, même si la jonction pouvait se faire dans des comités de quartier, et plus rarement à la porte des entreprises, principalement en province dans des villes moyennes ou petites[2].

Les « années 1968 » sont marquées par des mobilisations sectorielles dans les entreprises ou l’enseignement, et s’il y a des moments et l’affirmation de solidarités, c’est en termes de soutien d’un mouvement à un autre et non d’objectifs communs.

C’est à la fin du 20e siècle que l’on note le premier mouvement sur la base de revendications communes fondées sur des revendications touchant au code du travail.

En décembre 1993, le gouvernement -du Premier ministre Balladur fait voter dans une loi générale (loi quinquennale relative au travail, à l’emploi et à la formation professionnelle) un article instaurant un Contrat d’insertion professionnelle (CIP) autorisant les entreprises à embaucher pour deux ans les jeunes diplômés en les payant à 80% du salaire minimum. Cette mesure, inscrite dans le code du travail fin février 1994, entraîne immédiatement une réaction dans les universités, au cœur de cette mobilisation la question profonde de la dignité et du respect. On ne fait pas des années d’études pour être ensuite payés moins cher que le SMIC. La dimension de solidarité intergénérationnelle est aussi manifeste : « papa, j’ai trouvé un emploi, c’est le tien » lit-on sur des pancartes. En effet, les jeunes sont conscients que dans la concurrence du marché du travail les employeurs sacrifieront une main d’œuvre plus ancienne et expérimentée mieux payée au profit d’une main d’œuvre plus malléable et moins chère. Une intersyndicale se met en place avec les deux UNEF, alors séparées, la FAGE, les confédérations de salariés et surtout leurs unions de cadres. Les manifestations sont de plus en plus nombreuses, surtout étudiantes et lycéennes, avec une présence symbolique encore de syndicats de salariés. Face au début de convergence étudiants/salariés, le gouvernement abroge le CIP fin mars.

En 2006, c’est le même scénario qui semble se dérouler avec le Contrat première embauche (CPE)[3], présenté par le Premier ministre de Villepin sous la présidence de Jacques Chirac. Le CPE fait partie de la loi « Egalité des chances », qui réforme le code du travail à nouveau. Cette fois-ci, il ne s’agit plus d’une discrimination par le salaire mais par le statut. En effet, le CPE permet aux employeurs d’embaucher des jeunes de moins de 26 ans et de les licencier facilement sans préavis ni motif sur une durée de deux ans. A nouveau, la question de la dignité a été au cœur de la mobilisation, les jeunes étant ainsi considérés comme des « salariés jetables ». La mobilisation étudiante démarre début février alors que le projet de loi va être débattu au Parlement, et s’achève en avril par la victoire du mouvement qui réussit à obtenir, après l’adoption du CPE par le Parlement, son abrogation de fait puis de droit annoncée par le Président de la république, Chirac. Au cours de ces 8 semaines de conflit ouvert, fonctionnent une intersyndicale salalriés/étudiants, un collectif jeunes réunissant des organisations politiques, syndicales, associatives de jeunes, et une coordination nationale étudiante. Le nombre de manifestants s’accroît eu fur et à mesure, on en compte des millions, la grève est générale dans les universités occupées et bloquées, les salariés sont de plus en plus nombreux à descendre dans la rue à la fois comme parents d’étudiants et comme travailleurs.

Il convient de rappeler qu’Edouard Balladur, avec Jacques Chirac, étaient en 1968 aux côtés du premier ministre Pompidou et qu’ils ont été marqués par la crise politique provoquée par une grève générale étudiante s’étendant au monde du travail.

Comme chaque mobilisation d’ampleur, celle de 2023 réactive des modes d’action bien connus mais elle révèle aussi de nouveaux liens entre monde étudiant et monde du travail.[4]

II/ Des caractéristiques des mobilisations étudiantes sur les retraites de 2023

Le mouvement étudiant de 2023 se situe dans la continuité des mobilisations précédentes et de leurs caractéristiques : participation à l’intersyndicale, aux manifestations, assemblées générales. A la différence des mouvements de 1994 et de 2006 où les jeunes ont été à l’avant-garde, constituant la colonne vertébrale de la lutte contre la réforme du code du travail, les mouvements contre les réformes des retraites du 21e siècle en France (2003, 2010, 2013/2014, 2019) ont été initiés par les salariés avec des secteurs en avant-garde (notamment les enseignants en 2003,  la SNCF et les transports publics ensuite à chaque fois), même si les étudiants ont suivi en y prenant une part plus ou moins importante. De surcroît, même si le nombre d’étudiants et lycéens mobilisés dépassait à chaque fois les franges militantes et sympathisantes des organisations de jeunesse, on est loin des grèves généralisées avec blocage quasi-total des universités de 2006.

Il est vrai que pour des jeunes de 15 à 25 ans la retraite est une relative abstraction éloignée dans le temps (ce sera dans 40 à 50 ans) alors que les conditions d’entrée dans le monde du travail sont à brève échéance dès la fin des études.

Comme le souligne Tristan Haute[5], peu de travaux se sont intéressés à la place des étudiant·es dans les mouvements contre les projets successifs de réforme du système de retraites.

Le mouvement de 2019 avait débuté en pleine période d’examens, mais des « convergences » avaient pu avoir lieu, notamment entre las luttes contre la réforme des retraites et contre la précarité.

Dans son enquête menée à l’université de Lille Tristan Haute explique ;

L’analyse des données à notre disposition nous a permis d’esquisser les logiques sociales et politiques du soutien et de la participation des étudiant·es à un mouvement social interprofessionnel. Nous avons d’abord montré que le soutien à la mobilisation est bien plus répandue parmi celles et ceux issus des catégories sociales les plus mobilisées lors de conflits grévistes, à savoir les ouvrier·es, les professions intermédiaires et les employé·es. À ce titre, la participation à la mobilisation est significativement plus importante parmi les enfants de salarié·es du public. Nous avons ensuite montré que le contexte d’étude, et en particulier la filière d’étude, peut avoir un rôle au même titre que d’autres contextes sociaux, comme en témoigne l’impact positif, en matière de soutien et de participation, de l’exercice d’une activité professionnelle en parallèle des études. Enfin, et comme pour de nombreuses attitudes et de nombreux comportements politiques, l’intérêt pour la politique mais aussi le positionnement politique apparaissent déterminants.

La crise du COVID et le confinement avaient suspendu en 2020 la mobilisation, le pouvoir politique ayant reporté la réforme à un autre moment. C’est après sa réélection de 2022 que le président Macron a repris le projet en le durcissant, provoquant ainsi une rupture avec une partie des confédérations syndicales, dont la CFDT, qui avaient en 2019 adopté une attitude plus conciliante vis-à-vis du gouvernement. En 2023 le front syndical commun a tenu jusqu’au bout, ce qui a permis également le maintien dans ce cadre de l’unité syndicale étudiante.

Le contexte étudiant s’était lui-même modifié en trois ans, la crise du COVID ayant mis en lumière et aggravé la précarité sociale, la misère et les inégalités dans les universités.

Ainsi, comme l’évoque Paolo Stuppia [6]

S’ajoute un intense activisme autour des inégalités, sociales comme de genre et d’origine ethnique. Que l’on pense par exemple au geste désespéré de l’étudiant Anas, s’immolant devant le CROUS de Lyon en 2019, aux files d’attente et au développement d’associations d’aide à la distribution alimentaire pendant les confinements de 2020-2021 – mettant en exergue la question de la pauvreté étudiante, mais également aux campagnes « Nous tout·e·s » contre les violences faites aux femmes, la création de collectifs LGBTQIA+ sur les campus, ou encore aux épisodes de dénonciation du « racisme ordinaire » à l’université, (dis)qualifiés par le gouvernement de « wokisme » ou d’« islamogauchisme .

Enfin, l’écologie, dans le sillage du mouvement pour le climat Fridays For Future de 2018, a fait une entrée fracassante dans le panorama des engagements étudiants contemporains, avec des manifestations plus ou moins radicales : des associations de filière pour la transition écologique aux grèves pour le climat le vendredi, des actions de rue de groupes tels Extinction Rebellion (XR) jusqu’à participation aux ZAD (Zones à défendre) .

Cette mosaïque redouble les appels, somme toute traditionnels, à la « solidarité intergénérationnelle » et à la « convergence des luttes », en y ajoutant des préoccupations liées au futur d’une « jeunesse sacrifiée » : sacrifiée sur l’autel d’intérêts économiques supérieurs, de la persistance de rapports de domination anciens, etc.

En 2019, les assemblées générales étaient nombreuses dans les facultés, mais peu de personnes sont venues aux manifestations. Sans doute le résultat de la politique répressive et les pratiques policières contre les manifestants inaugurées en 2016 au moment de la « Loi travail », maintenues au moment des « Gilets jaunes », de tels risques de blessures, d’arrestations, ont pu effrayer beaucoup de manifestants potentiels de sortir dans la rue. En 2023 en revanche, et cela a été noté au cours des réunions des coordinations nationales étudiantes, il y a eu plus d’étudiants dans les manifestations que dans les assemblées générales ce qui a réduit d’autant les espaces de d’auto-organisation.

Le moment qui aurait pu constituer un basculement a été la réaction à l’utilisation par le gouvernement du « 49-3 » (article qui permet de faire passer une loi sans vote de l’Assemblée nationale). Ce qui est apparu comme une atteinte à la démocratie, que ce soit la démocratie parlementaire ou la démocratie sociale, a entraîné une indignation généralisée. Et c’est le moment ou les assemblées générales ont été les plus massives, et où l’on a vu des dizaines de milliers d’étudiants et lycéens former d’imposants cortèges jeunes dans les manifestations unitaires. Le 23 mars dernier, les syndicats étudiants et lycéens annonçaient avoir fait manifester 500 000 jeunes, dont 150 000 à Paris. Les syndicats Unef et l’Alternative dénombraient le même jour 80 établissements supérieurs bloqués. Si La jeunesse n’a pas été locomotive dans la mobilisation contre la réforme des retraites elle devenait un de ses piliers, et c’était très attendu du côté des salariés.

Encore une fois, plus que la revendication manifeste (la réforme des retraites) s’est imposée la question de la dignité, la dignité citoyenne, la dignité de l’étudiant en tant que citoyen attaché aux droits démocratiques. Plaque sensible de la société, le mouvement étudiant retrouve ainsi son rôle historique de fer de lance contre les injustices et les atteintes aux libertés publiques et individuelles, comme il l’a fait depuis les révolutions nationales du 19e siècle en Europe et en Amérique latine. De surcroît, malgré le passage en force de la loi, le précédent du retrait du CPE en 2006 qui demeure dans la mémoire collective, réactualisée par les militants, permettait d’envisager malgré tout un succès de la mobilisation. Le recours à l’article 49.3 de la Constitution est susceptible de mobiliser des Français jusqu’à présent à l’écart du mouvement, a estimé l’historien Hugo Melchior dans une tribune au journal Le Monde[7]. Toutefois, le contexte de 2006 n’était pas celui de 2023, le gouvernement n’a pas cédé, sans aucun doute – contrairement aux mouvements précédents – la seule force de la rue et de l’opinion, sans une grève générale ne serait-ce que dans un secteur décisif, sans blocage du pays, n’a pas suffi à remporter une victoire.

Les convergences pratiques à la base se sont multipliées. Dans de nombreux établissements, étudiants et lycéens ont décidé dans leurs AG et réunions de prêter main-forte aux piquets de grève de salariés, par exemple en Île-de-France et l’on a eu aussi des cas où des salariés grévistes sont venus renforcer des blocages de lycéens pour les protéger face à la police. La nouveauté réside dans la systématisation de ces rencontres, leur multiplication, et que cela « va de soi » pour les acteurs[8]. On est ainsi passés de la méfiance à l’unité de front entre syndicalisme salarié et mouvements étudiants[9].

Le syndicalisme étudiant français est morcelé mais s’est revivifié au travers de la lutte des retraites. Il y a plusieurs organisations à vocation représentative avec essentiellement deux pôles. Le premier est occupé par  la FAGE (Fédération des associations générales d’étudiants) qui s’est progressivement affirmée comme la force majoritaire dans les institutions officielles, avec quasiment 50% des voix aux CNESER, CNOUS, conseils d’université. Elle s’appuie sur un réseau important d’associations étudiantes de tous objets, et a le plus souvent une convergence d’analyses et d’actions avec la CFDT, tout en en étant indépendante. D’un autre côté l’espace qui était occupé par l’UNEF, l’organisation historique, est désormais très divisé. l’UNEF, a connu beaucoup de vicissitudes et de scissions : en 2019 naissent deux organisations ; la FSE (Fédération syndicale étudiante) et l’Alternative. Cette dernière se transforme en Union étudiante avec l’apport à nouveau en 2023 d’un nombre important de structures issues de l’UNEF, et devient la deuxième organisation en voix et en sièges, l’UNEF arrivant en 4e position. Solidaires étudiant-es est un syndicat partie prenante de l’Union syndicale solidaires, et d’autre part des SELA (Syndicats étudiants, lycéens, apprentis) sont apparus travaillant avec des structures de base de la CGT. Néanmoins, que ce soit avec le travail effectué par toutes ces organisations au moment du COVID, puis avec l’unité réalisée autour de la réforme des retraites, on note un regain d’adhésions, de sympathies, d’audience, de confiance auprès des étudiants. Il faut attendre pour savoir si ce regain est conjoncturel ou durable, ce qui est certain c’est que les relations avec le syndicalisme des salariés compte dans ce renouveau[10].

III/ Transformations des mondes étudiants et de la société : les mouvements étudiants plus qu’alliés sont une composante du mouvement populaire

En réalité, ces actions sont le révélateur de l’évolution profonde du monde du travail et en amont, du monde étudiant, univers étroitement intriqués et pour l’essentiel inséparables dans leurs origines, leur présent et leur avenir.

Il faut replacer les deux dernières décennies dans un cycle plus long qui remonte au milieu du 20e siècle.

Si l’on prend la France, en 20 ans, l’augmentation des effectifs scolarisés s’est confirmée dans le supérieur – de 2 250 000 en 2003 à 3 millions en 2023 – et ce dans un contexte de profonds bouleversements sociologiques, institutionnels et pédagogiques (autonomie et concurrence entre établissements, diversification des filières, développement de l’apprentissage avec alternance études/travail en entreprise).

Dans le même temps, le salariat étudiant a connu une croissance proportionnelle mais augmentant en valeur absolue. Au cours de leurs études, 40 % des étudiants travaillent. Si le pourcentage n’a guère varié au cours de ces dernières décennies – c’est un pourcentage déjà mis en avant dans les années 1950 – c’est le nombre qui s’est démultiplié. 40 % de 250 000 étudiants ou de 2 500 000 étudiants ne donnent pas une même force sociale. Plus d’un million d’étudiants qui travaillent représentent de 5 à 6 % du salariat français (autrement dit, un salarié sur 16 suit des études supérieures), sans compter les stages non rémunérés dans le cadre des cursus scolaires. Cela change les rapports entre les étudiants et la société, les représentations mentales, et constitue une des bases matérielles à des intersyndicalismes entre étudiants et organisations syndicales professionnelles et des actions sur des thèmes communs que ce soit sur l’accès à l’emploi, le droit du travail comme sur la formation.

Nous sommes loin du « petit monde des étudiants », considéré comme privilégié. Ce sont trois millions de jeunes qui sont dans l’enseignement supérieur. Leur sociologie ne correspond pas à celle de la France, ouvriers et employés demeurant sous-représentés au-delà du bac (27 %)[11] mais on ne saurait assimiler les professions intermédiaires (14 %) et tous les cadres et professions intellectuelles et supérieures mêlées dans les statistiques (34,7 %) aux couches les plus privilégiées. L’écrasante majorité des étudiants a des parents salariés (et même 12 % de retraités et « inactifs »), seuls 10 % sont issus de familles propriétaires de leurs entreprises : commerçants, artisans, agriculteurs.

La massification du supérieur des dernières décennies a transformé également le salariat, et modifie donc sa connaissance, et partant sa vision du monde étudiant. 60 % de la population active[12] possède le bac ou équivalent, 41,5 % a suivi des études supérieures, 27 % a au moins bac +2[13] et les chiffres sont plus élevés encore dans les couches les plus jeunes (diplôme le plus élevé selon l’âge et le sexe). Selon l’OIT (Organisation internationale du travail), le salariat français comptait en 2015 45 % de personnel hautement qualifié.

L’accession de Sophie Binet au secrétariat général de la CGT, ancienne responsable syndicale étudiante à l’UNEF au moment de la grève contre le CPE, elle-même diplômée et cadre, est une illustration de ces mutations.

C’est la confirmation d’un des effets de cette massification généralisée de l’enseignement supérieur et de ses modifications structurelles depuis les années 1950 et 1960, le changement des rapports entre les mondes étudiants et la société, dont un des éléments des plus importants est la transformation de la perception de ces rapports par les étudiants et par le reste de la société. Le changement est ainsi autant quantitatif que qualitatif. [14]

Dans les années 1960 on recherche l’alliance, comme si les étudiants étaient étrangers au monde du travail. Cela n’était déjà plus objectivement le cas dans nombre de pays comme on a pu le voir dans la France des années 1968 mais c’était encore ressenti comme tel[15].

En ce premier quart du 21e siècle, dans leur grande majorité, fils et filles de la classe travailleuse telle qu’elle existe aujourd’hui, et non telle qu’elle était au 19e siècle, ont conscience que pour leur grande majorité elle est issue du salariat et y a son avenir[16], ce qui fonde non une alliance entre groupes sociaux aux intérêts distincts, mais une communauté de combat basée sur une communauté d’intérêts sur des fronts différents (entreprises, lieux d’études et de formation).

Toutefois, les références qui pouvaient être communes (le socialisme, la révolution comme perspective à l’Ouest, à l’Est l’utopie c’était l’Ouest, la démocratie et le marché). Le « socialisme réel » et le néolibéralisme réel ont fait disparaître ces espoirs. Dans ce contexte, les conditions de vie et de travail ne sont pas perçues de la même manière. Dans les années de la Libération, les conditions de vie étaient plus dures qu’aujourd’hui : tuberculose, logement, amphis sans chauffage, nourriture rationnée, mais les étudiants avaient des perspectives. Ces « sacrifices » valaient le coup car le diplôme à l’échelle individuelle, et le progrès collectif étaient constitutifs d’un avenir meilleur.  Aujourd’hui il y a de la pauvreté dans les campus, le problème n’est pas le présent, mais dans le futur. Quel sera-t-il ? L’emploi n’est pas garanti, la survie de la planète non plus. Cela pèse sur les possibilités mobilisations.

Demeure une inquiétude (le climat, la guerre) pouvant être à la source de mobilisations plutôt « défensives », avec toutefois l’idée qu’un autre monde est souhaitable sans en avoir les contours équivalents d’utopies mobilisatrices. La réinvention d’un avenir est un enjeu.

C’est un des aspects explicatifs de l’intervention politique, non seulement du rôle traditionnel (défense des libertés et de la démocratie) mais comme partie du mouvement des travailleurs. Quand les étudiants revendiquent salaire, moyens de vivre, un autre type de travail, de pédagogie, c’est bien dans les faits contester les politiques éducatives actuelles, et donc des contestations politiques.

Ce qui constituait les caractéristiques des pays capitalistes développés est devenu commun à tous les continents, quelque soit les variantes nationales ou locales : enseignement supérieur massifié, politiques néolibérales coordonnées aboutissant non seulement à adapter l’université à l’économie de marché, mais fait de l’éducation et particulièrement de l’enseignement supérieur un marché lui-même, une marchandise.

Les revendications universitaires (refus d’augmentation des droits d’inscription, de la sélection, pour une indépendance de l’enseignement vis-à-vis du marché) sont – par leur objet et la masse des acteurs – des revendications qui s’invitent dans le débat politique, et les mouvements étudiants ont aussi continué à agir ouvertement sur le terrain politique, Chine (1989), Hong Kong, Serbie, Iran, Algérie, Birmanie.

ÉLÉMENTS DE BIBLIOGRAPHIE

Legois, J-P., Monchablon A. et Morder R., (coord.) (2007), Cent ans de mouvements étudiants, Paris, Syllepse, collection Germe,.

Legois, J-P., Monchablon A. et Morder R. (2018), Étudiant-e-s en révolution : les années 1968, Paris, Syllepse, collection Germe,.

Legois, J-P., MarchalM.  et Morder R. (coord.) (2020)., Démocratie et citoyennetés étudiants depuis 1968, Paris, Syllepse, collection Germe.

Haute T. (2023) « Les étudiant·es et le mouvement contre la réforme des retraites de 2019-2020 », site du Germe,

Melchior H. (2023) « Le précédent du retrait du CPE en 2006 permet aux contestataires de la réforme des retraites d’espérer », Le Monde 22 mars 2023.

Morder R. (2011),  « Les mouvements étudiants : rapports avec les jeunesses et la société », Memoria y Civilizacion, 14/2011, Université de Navarre.

Morder R. (2018), « Transformations des mondes et mouvements étudiants », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 127/128, (« Mobilisations étudiantes dans le monde : les années 68 », Nanterre, p. 10-15. https://www.cairn.info/revue-materiaux-pour-l-histoire-de-notre-temps-2018-1-page-10.htm

Morder R, (2018)« Ouvriers étudiants même combat : constat ou objectif ? », L’École émancipée, n° 6.

Morder R. (2023), « Les étudiants engagés contre la réforme des retraites : une mobilisation inédite ? » The Conversation, 5 avril 2023

Morder R., (2023) « Université, mouvement étudiant et société, un demi-siècle après » dans la revue Spécificités, à paraître.

Stuppia P., (2020), 2006, le CPE : une victoire étudiante ?, Paris, Syllepse, collection Germe.

Stuppia P., (2023),  « Réforme des retraites : la jeunesse, point de bascule de la mobilisation ? », site du Germe,

VilaR. (2008), Les relations entre l’(es) UNEF et la CGT, méfiance, polarisation, convergence (Mai 68-avril 2006), mémoire de master 2 de sciences politiques, IEP Lyon.

[1] Juriste du travail et politiste. Chercheur associé au laboratoire Printemps (UVSQ Paris-Saclay). Co-président du Germe..

[2] Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon et Robi Morder, Étudiant-e-s en révolution : les années 1968, Paris, Syllepse, collection Germe, 2018. Voir aussi « Ouvriers étudiants même combat : constat ou objectif ? », L’École émancipée, n° 6, 2018.

[3] Paolo Stuppia, 2006, le CPE : une victoire étudiante ?, Paris, Syllepse, collection Germe, 2020..

[4] Robi Morder, « Les étudiants engagés contre la réforme des retraites : une mobilisation inédite ? » The Conversation, 5 avril 2023

[5] Tristan Haute, « Les étudiant·es et le mouvement contre la réforme des retraites de 2019-2020 », site du Germe,

[6] Paolo Stuppia, « Réforme des retraites : la jeunesse, point de bascule de la mobilisation ? », site du Germe,

[7] Hugo Melchior, « Le précédent du retrait du CPE en 2006 permet aux contestataires de la réforme des retraites d’espérer », Le Mond,e 22 mars 2023.

[8] Robi Morder, « Les étudiants engagés contre la réforme des retraites : une mobilisation inédite ? », The Conversation,  5 avril 2023,

[9] Romain Vila, Les relations entre l’(es) UNEF et la CGT, méfiance, polarisation, convergence (Mai 68-avril 2006), mémoire de master 2 de sciences politiques, IEP Lyon, 2008

[10]  Sur le paysage syndical étudiant français, voir Jean-Philppe Legois, Alain Monchablon, Robi Morder, (coord.), Cent ans de mouvements étudiants, Paris, Syllepse, collection Germe, 2007, et plus récent, Jean-Philippe Legois, Marina Marchal, Robi Morder (coord.), Démocratie et citoyennetés étudiants depuis 1968, Paris, Syllepse, collection Germe, 2020

[11] Repères et statistiques de l’enseignement supérieur,

[12]Centre d’observation de la société,

[13] Données INSEE 2023,

[14] Je reprends ici des éléments de ma communication aux 8e journées d’études et de réflexion sur les mouvements étudiants de Buenos Aires du 6 juin 1991 (« Les étudiants, l’Université et la politique dans le monde actuel : le retour à la rue. ») intégrées dans un article à paraître à l’automne 2023 : « Université, mouvement étudiant et société, un demi-siècle après » dans la revue Spécificités. Voir aussi, Robi Morder, « Les mouvements étudiants : rapports avec les jeunesses et la société », Memoria y Civilizacion, 14/2011, Université de Navarre.

[15] Robi Morder, « Transformations des mondes et mouvements étudiants », Matériaux pour l’histoire de notre temps, n° 127/128, (« Mobilisations étudiantes dans le monde : les années 68 », Nanterre, 2018, p. 10-15.

[16] J’inclus dans le salariat moderne les faux « indépendants » uberisés, non-salariés en droit, subordonnés de fait.

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