1986-2016, les 30 ans du mouvement Devaquet. 4/ Un autre 17 novembre, la déferlante

comme-un-raz-de-maree-une-du-matin-28-nov-1986Le 17 novembre 1986, la grève commence à Villetaneuse, puis Caen. En réalité, Limoges est déjà entrée en action, et une AG à Dijon a voté depuis octobre le principe de la grève. Le travail d’information mené depuis un mois par les opposants au projet Devaquet porte ses fruits, l’apparente passivité de la « bof generation » se convertit en déferlante…

marée montante et déferlante lycéenne

Pour forcer la majorité du Burau de l’UNEF ID « qui pense que le fruit n’est pas mûr »[1], l’AGE de Villetaneuse, a convoqué une assemblée générale le jeudi 13 novembre pour proposer la grève. L’AG vote la grève à compter du lundi 17 novembre, cette décision intervient juste avant la réunion du Bureau National de l’UNEF-ID du vendredi 14 et de la coordination convoquée à Caen pour le 15 novembre à laquelle assiste l’AGE de Villetaneuse. La grève entre en effet le lundi 17 novembre. L’assemblée générale réunit un millier d’étudiants, elle entend le compte-rendu de la coordination de Caen, des rencontres avec les groupes parlementaires PS, PCF (le RPR a refusé de recevoir la délégation) puisque plusieurs dizaines d’étudiants s’étaient rendus à l’Assemblée nationale pour rencontrer les groupes parlementaires. Villetaneuse constitue des délégations qui se rendent dans les autres universités parisiennes, d’abord Paris 8 Saint-Denis, puis Censier, Nanterre où se tiennent des assemblées générales[2]. D’autres délégations vont à la rencontre des lycées du 93, dont les étudiants sont issus et où ils conservent des liens personnels, amicaux ou familiaux. Une commission média est constituée. Un tract décrit cette première semaine de grève à Paris XIII. Libération rend brièvement compte du démarrage de la grève le mardi 18, Le Monde le 19. L’impact dépasse la région parisienne : « Au Mirail, où le fait que Villetaneuse était en grève commençait à se savoir dans les journaux […] un certain nombre de militants dans l’entourage de la Ligue essaient de faire des réunions »[3] C’est le début d’une déferlante, en cinq jours 10 facultés sont en grève, et des assemblées générales sont prévues partout le lundi 24, avec le retour des délégations aux Etats Généraux de l’UNEF ID.

Auto-organisation

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L’organisation à Nanterre, La Gazette de Nanterre, 17 décembre 1986.

Les assemblées générales sont extrêmement massives et, réunissant des milliers de participants, elles ne permettent pas un réel débat. L’expérience des militants est en phase avec le caractère « de bon sens » de modes d’organisation correspondant à la préoccupation de faire participer tout le monde. A Nanterre par exemple il est décidé dès la première AG qui vote la grève le 18 novembre d’avoir un système avec, le matin des AG par UFR, un comité de grève formé par des délégation des UFR, et une AG centrale. Les configurations administratives et géographico-architecturales différentes selon les universités et lieux d’études influent évidemment sur les modalités d’organisation. Un peu partout des commissions, pour étudier et argumenter sur le projet de réforme, pour informer les autres étudiants et unités qui ne sont pas encore en grève avec des prises de parole dans les amphis et TD/TP, affiches manuscrites. Les jeunes étudiants de 1ère année, encore lycéens l’année précédente, vont spontanément vers leurs anciens établissements dans lesquels d’ailleurs ils connaissent toujours des élèves. Très vite la marée se transforme en déferlante, les lycéens constituant la majorité des manifestants. La rue ne leur est pas inconnue, ils ont souvent battu le pavé dans les rassemblements et concerts de SOS Racisme, pour la défense d’une « radio libre », NRJ, et même pour certains au moment des manifestations pour « l’école libre » (c’est-à-dire l’école privée) en 1984.

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Jussieu, reproduit dans Assouline, Zappi, Notre printemps en hiver.

Informer la population bien sûr pour montrer qu’on « est sérieux » est une préoccupation des jeunes mobilisés. Les commissions média, ou presse, recrutent notamment dans les nouvelles filières « d’info-com » (information/communication) et des journaux de grève sortent très vite. C’est pour certain-e-s, une première expérience pratique de journalisme. Dans les universités au fur et à mesure des jours et semaines les discussions s’approfondissent, on discute pédagogie, de ce que pourraient être de bonnes propositions de réforme et bien sûr de plus en plus politique dans les échanges informels au cours des journées passées ensemble, et même les nuits quand les universités d’Ile de France sont occupées à la veille de la manifestation du 4 décembre, accueillant les délégations de province. Peu, voire pas, de services d’ordre de facultés au début, quand les manifestations sont « bon enfant ». Le 27 novembre l’on peut assister à de multiples scènes où les jeunes manifestants sympathisent avec les forces de l’ordre qui laissent passer les cortèges devant l’Assemblée nationale. On entend même « CRS avec nous » ! Une semaine plus tard, face aux violences policières du 4 décembre, puis aux provocations des jours qui suivent, des services d’ordre de facultés, d’universités – formés à la va vite autour de quelques militants guère plus aguerris – se constituent pour les manifestations. Il ne s’agit plus de se défendre des agressions de l’extrême-droite[4], mais de se protéger des forces de police. Les enseignants, les administrations, la plupart des présidents d’université, au moins laissent faire, beaucoup sympathisent et soutiennent les étudiants, d’autres aident concrètement. Au départ, un « pacte » tacite : le mouvement se dit « apolitique », accepte les militants et leurs apports mais en tant qu’individus. Dans la suite des évènements les organisations – à condition de respecter les décisions communes – rencontreront moins de méfiance. Ces ambivalences évolutives se refletent dans la coordination nationale.

Coordinations

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Le vendredi 21, à La veille des Etats Généraux se réunissent à Jussieu les représentants des dix comités de grève, après avoir tenu un meeting dans le grand amphi en plein air. Une politique commune est arrêtée autour de la proposition de grève générale. Le samedi 22 novembre à la Sorbonne Philippe Darriulat, président de l’UNEF ID, au vu de la situation, décide de transformer les états généraux de l’UNEF ID en états généraux étudiants, et laisse la place à la tribune aux 10 comités de grève. L’appel à la grève et à des manifestations le 27 novembre est adopté, ainsi qu’à  une nouvelle coordination nationale le soir du 27 novembre.

La coordination n’est pas une invention de 1986, elle fait partie de longue date du répertoire d’action collective étudiant, depuis l’après 68. Ce sont les lycéens qui « l’inaugurent » avec « l’affaire Guiot » en 1971, et réitèrent de plus fort avec la grève contre la Loi Debré en 1973, où le mouvement atteint les facs. 1973, 1976, 5 délégués par université ou faculté, même système de représentation dix ans plus tard en 1986. Il est transmis par une tradition militante, notamment à l’extrême-gauche. La « génération » qui fait l’UNEF ID en 1980 a connu la grève de 1976 et c’est elle qui a -sous ses diverses sensibilités et mouvances – formé les militants de 1986.  David Assouline était dans mouvement lycéen en 1976, comme Philippe Darriulat qui succède à la présidence de l’UNEF ID à Marc Rosenblat, qui lui a connu 1973 et 1976. Isabelle Thomas est dans la mouvance SOS Racisme et de Julien Dray, lui aussi ancien de 1973 et de 1976, etc. Dans la « charte de réunification », l’auto-organisation est admise « quand vient l’heure de l’action »[5]. Est-ce à dire que rien ne change ? Ce serait aller vite en besogne. La distance est plus grande entre la masse étudiante, elle-même plus importante, et les organisations qui connaissent sinon crises, du moins grandes difficultés. Les repères deviennent instables, un certain pragmatisme, des volontés d’obtenir des résultats, même partiels. La condition de la grève générale et de l’unité dans la coordination, c’est un objectif commun, fut-il « auto-limité »[6], le retrait du projet Devaquet. Les coordinations de 1986 (22 et 27 novembre, 2, 6, 10 décembre) commencent certes à discuter de ce qui pourrait ressembler à une plate-forme, le préalable c’est le retrait. Les initiatives prises ont cet objectif : journée nationale de manifestations le 27 novembre, manifestation nationale le 4 décembre.

Représenter…

campinchi-thomas-assouline-carreiras-darriulat-rousset-cherfi-dufour-cambadelisLa coordination nationale se dote le 2 décembre d’un « bureau de la coordination » qui puisse être légitime pour préparer la coordination suivante, la manifestation du 4 décembre, représenter le mouvement face à la presse et aux autres interlocuteurs éventuels : associations, syndicats, groupes parlementaires, etc. Deux porte-parole sont désignés : David Assouline et Sylvia Zappi. En effet, jusqu’ici c’est plus la presse qui a désigné les porte-paroles qui lui agréent, et Isabelle Thomas remplit pour ce faire une série de critères : elle est une étudiante, de Villetaneuse, et semble correspondre au type des « nouveaux étudiants », bénéficiant de surcroît du réseau de SOS Racisme notamment auprès des journalistes. La coordination entend prendre en mains sa propre représentation. Il est prévu qu’il y aura 14 personnes, avec parité province/région parisienne, et donc 7 pour chaque catégorie. Pour Paris, il y a plus de 7 candidats, et Isabelle Thomas arrive en 8ème. Mais comme la coordination désigne une délégation plus large pour rencontrer Monory le 4 décembre, elle est intégrée dans la délégation ce qui permet par ce rattrapage de reconstituer l’arc de forces et de ne laisser aucun courant en dehors. Philippe Campinchi est désigné responsable du service d’ordre auprès du bureau, alors qu’Alain Bauer, « homme de l’ombre » agit dans une relative discrétion auprès d’interlocuteurs divers[7].

pour négocier ?

La rencontre avec le ministère Monory et Devaquet prévu le 4 décembre à l’issue de la manifestation pose la question de la négociation. Les traditions des mouvements étudiants depuis les années 1968 sont empreintes d’une grande méfiance à la négociation, assimilée à la trahison. Ainsi en 1976 la coordination – tout en développant une plate-forme fournie – refuse de rencontrer le ministère.  D’un autre côté pendant une longue durée, même dans le quotidien routinier, même quand des syndicats veulent négocier, ils se heurtent le plus souvent à des fins de non-recevoir, du moins au niveau gouvernemental. L’arrivée au pouvoir de la gauche en 1981 change la donne, mais le milieu militant baigne encore dans cette culture de méfiance, où « il ne faut faire confiance qu’à nos luttes ». Si cette fois-ci en 1986 la coordination demande à être reçue par les autorités (et contraint les syndicats à ne faire aucune démarche propre de rencontre en dehors de la coordination) elle maintient qu’il ne s’agit pas de négocier – le mot demeure encore tabou. Il s’agit de se faire entendre et non d’amender. « Ni concert, ni concertation », « le projet Devaquet n’est pas négociable » proclame Paris VIII, et l’UNEF SE va dans le même sens, comme l’extrême-gauche.

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La délégation étudiante sort de la rencontre avec Monory et Devaquet. 4 décembre 1986. Col R.M. DR

Du côté de la majorité de l’UNEF ID, toutes composantes confondues, il y a des propositions pour faire nommer un « médiateur ». C’est adopté à Villetaneuse – et rejeté à la coordination du 6 décembre[8]. Le soupçon de « négociations secrètes » fait son chemin.  D’ailleurs, dès le 2 décembre la coordination nationale « condamne toute association ou faculté qui rencontrerait le gouvernement en dehors du mouvement », ce qu’elle réitère le 6 décembre. Voir l’intégralité des appels, resolutions, motions des coordinations nationales

Il y a bien sûr des contacts mais sans portée possible même si leurs acteurs étaient victimes de « l’illusion héroïque ».  Dans de telles mobilisations d’ampleur de tels contacts «secrets» ne peuvent valablement engager personne, d’autant qu’aucun des participants à ces contacts n’a de pouvoir de décision. Même côté gouvernemental il n’y a pas de décideurs… Monory et l’UDF, comme Toubon et le RPR, chacun joue une carte propre – ignorant ce que fait l’autre – car il y a bien crise au sommet de l’Etat ou de plus cohabitent conflictuellement le président et le Premier ministre. Ce qui compte ce sont les actes et gestes publics. Il apparaît que si négociations ultérieures sur des revendications ne sont en principe pas écartées, le préalable demeure le retrait du projet. C’est ce que confirme le contenu des échanges lors de la rencontre du 4 décembre 1986.

La confrontation avec l’Etat sous son aspect le plus répressif va radicaliser et politiser le mouvement. L’objectif lui demeure et quand le retrait est acquis, la mobilisation s’arrête faute d’objet, la coordination s’auto-dissout. Toutefois elle remet à un autre moment les discussions sur les alternatives. C’est dans ces conditions qu’il est décidé de réunir des Etats généraux en mars 1987.

A suivre…

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Tract de l’UNI. Col. privée

[1] Julien Dray: SOS génération, Paris, Ramsay, 1987, p. 26.

[2] Jean-Philippe Legois et Robi Morder, « Deux séquences des mouvements étudiants à Paris XIII : 1970-1971 et 1986», in Jacques Girault et al. (dir.), Paris XIII, Histoire d’une université en banlieue (1970-2010), Paris, Berg international, 2012.

[3] Gérard Namer. Mémoires et projet du mouvement lycéen-étudiant de 1986-1988, Paris, L’Harmattan,1990, p. 44

[4] Le 27 novembre le GUD et l’extrême-droite d’Assas attaquent les manifestants boulevard Saint-Germain à coups de cocktails molotov.

[5] Didier Leschi, « La coordination nationale étudiante dans la grève générale de 1986 », Les Cahiers du Germe, spécial n° 4, 2003-2004.

[6] « La fragilité d’un mouvement auto-limité. Un entretien avec Michel Dobry » Politix Numéro 1, 1988,  pp. 35-40

[7] Robi Morder, Revendications-négociations : débat et pratiques dans le mouvement syndical étudiant en France 1976-1988, DEA de science politique, Michel Dobry (dir.), Paris 10-Nanterre, 1989.Extraits

[8] Cette orientation est celle du parti socialiste, elle est définie lors d’une réunion des étudiants du parti socialiste. Témoignage de Didier Leschi recueilli en 1988, confirmé en 2011. A Paris 1 elle est défendue par Isabelle Martin, à Paris 10 par Joël Carreiras mais sans succès.

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