lecture : Maurice Goldring, Voie royale, voie républicaine, la formation des élites en France et en Grande-Bretagne

GOLDRING Maurice, Voie royale, voie républicaine, la formation des élites en France et en Grande-Bretagne, 128 p., Paris, Syllepse, 2000, 80 F. Professeur spécialiste de civilisation anglaise et britannique, l’ambition de Maurice Goldring est de montrer, au delà de ce qui fait la différence (et qui apparaît comme opposition) entre les systèmes de formation des élites de part et d’autre de la Manche, la convergence plus invisible existante entre les établissements considérés comme prestigieux, d’où sortent les élites politiques, économiques, culturelles. Le livre s’articule autour de quatre chapitres, mais en réalité on peut les regrouper en deux grandes parties.

Une première partie s’attache d’abord à expliquer les «origines» et l’histoire des deux systèmes qui ont mis chacun en avant des propriétés distinctes. En Angleterre, l’accent est mis sur «l’aristocratie», tandis qu’en France, c’est la «méritocratie» républicaine qui est mise en valeur. La «voie royale» est d’abord celle des «public schools» (qui sont des établissements privés), dont les meilleurs conduisent à Oxford et Cambridge. Au cours de l’histoire, il y a bien, sur les îles britanniques, évolution sans coupure radicale. La voie «royale», aristocratique se transforme en effet, par l’arrivée à partir de la moitié du 19e siècle, de nouvelles classes industrielles et commerciales qui vont s’intégrer dans l’aristocratie dominante par le biais de ces «grandes écoles». Les diplômes sont plus appréciés «non pas pour la science qu’ils impliquent, mais par les privilèges qu’ils confèrent» d’autant que l’apparition des masses dans la vie politique (droit de suffrage) rend nécessaire une certaine légitimation de l’aristocratie tant ancienne que nouvelle. Apparemment, aucun rapport avec les grandes écoles françaises. «On accède d’abord aux «public schools» par hérédité et l’accès à ces établissements des jeunes de la bourgeoisie industrielle et commerciale vaut certificat d’aristocratie, aussi sûrement qu’un bon mariage». Le contrôle des écoles anglaises est moral et religieux. En France, les grandes écoles sont contrôlées par l’Etat. Certes, une caractéristique commune est l’internat qui – coupant l’élève du reste du monde – permet de transmettre les valeurs et la vie commune d’une élite.

Le modèle français de sélection des élites est celui qui s’appuie non sur la naissance ou la richesse mais sur le mérite. 1789 ayant jeté bas l’ancien système, dans le système français qui se constitue au 19e siècle, dès Napoléon, l’Etat contrôle les grandes écoles, tout d’ailleurs comme les lycées. Au fur et à mesure, s’affirme le concours ou ce sont les mérites personnels, le travail qui légitiment les élites, articulé avec un système national de bourses puis de rémunération de la formation. L’éducation de tous ne signifie pas égalité nous dit Talleyrand, les bourses existent pour les élèves méritant des milieux populaires. Même si «les grandes écoles recréent une noblesse dans une société démocratique (…elle) doit gagner sa légitimité selon les critères d’une démocratie. Maurice Goldring reprend ainsi Pierre Bourdieu pour qui il y a masquage d’une fonction sociale d’exclusion.

Les deux autres chapitres permettent de mieux comprendre le rapprochement des deux systèmes. Il y a des «correspondances France-Grande Bretagne», comme avec la création d’établissements privés adoptant un modèle aristocratique en France (du type Ste-Marie de Neuilly, N-D des Oiseaux…) «remake des collèges britanniques». Mais même dans les grandes écoles, si le système de sélection diffère d’une rive à l’autre, une fois intégré c’est le sentiment d’appartenance à une élite qui est commun. Au cours de la deuxième moitié du 20e siècle, il y a échanges, missions d’enquêtes au moment où se précisent des réformes des «public schools» comme se prépare la renaissance de l’Université française. Mais, comme nous le savons, après la défaite de 1870, c’est plus le modèle allemand qui attire et fascine les réformateurs français. Il est vrai, comme le souligne Maurice Goldring, qu’en France ce sont les périodes de guerre (et de défaites, comme en 1870 ou 1940) qui provoquent des réflexions politiques et des projets de réforme, l’Angleterre n’a pas connu de défaites militaires au cours des deux siècles passés. La séparation universités / grandes Ecoles est critiquée, mais aucun régime n’est arrivé à supprimer ce dualisme, malgré le plan Langevin-Wallon, les critiques de 68, la critique féministe et même celles d’un certain Jacques Mandrin (en fait Jean-Pierre Chevènement) qui dénonce ces écoles où l’on enseigne «un minimum de savoir faire aux enfants des beaux quartiers et un maximum de savoir vivre aux fils de la petite bourgeoise». Tout comme en France, les écoles anglaises se défendent au nom du même raisonnement : puisque le meilleur système sélectionne les meilleurs, abolir ce système, c’est abolir ce qui marche le mieux !!! Et si en France la société a été marquée par l’universalisme des droits, en Angleterre les droits se diffusent par l’extension graduelle de privilèges à de nouvelles couches. Ainsi, c’est au nom de la liberté et de l’entreprise privée que le terme «independant school» a été adopté, y compris par le congrès travailliste de 1979, en lieu et place de «public school» qui renvoyait trop au privilège de caste.

Maurice Goldring tire de son étude une conclusion : vues de loin, les différences entre les deux systèmes sont évidentes, vues de près elles s’amenuisent. C’est dans un même espace social clos sur lui même, au sein d’une même classe sociale que se recrute cette frange de dirigeants. Dans les deux systèmes, «l’école de la réussite est celle qui mène l’enfant au sommet». Ce sont les mêmes tendances lourdes qui pèsent, malgré les origines historiques différentes : «le système de sélection français tend à s’aristocratiser, alors que son homologue anglais se méritocratise».

L’auteur a une option, puisqu’il achève son ouvrage par le refus de «se résigner», montrant que ce système a une histoire, n’a pas toujours existé, qu’il a évolué. Constatant que les Grandes écoles continuent de régner sur le paysage scolaire et que le système de formation des élites correspond à une stratégie planifiée,»elle ne peut être combattue que par un volontarisme politique qui se fixerait comme objectif de hisser aux plus hauts niveaux les catégories actuellement exclues».

Toutefois, Maurice Goldring ne dessine pas ce que sont les «plus hauts niveaux». Or, si son étude montre justement que les réformes ont pu un moment changer les recrutements (grandes écoles Napoléoniennes, adoption du système du concours, création de ENA) le phénomène de reproduction se reproduit. N’est-ce pas plutôt la notion «d’élite» qu’il faut remettre en cause ?

Robi Morder .

Les Cahiers du GERME trimestriel n° 18 –  2°  trimestre 2001

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