lecture : Nicolas Manitakis, L’essor de la mobilité étudiante internationale à l’âge des Etats-Nations. Une étude de cas : les étudiants grecs en France (1880-1940),

Nicolas MANITAKIS, L’essor de la mobilité étudiante internationale à l’âge des Etats-Nations. Une étude de cas : les étudiants grecs en France (1880-1940), Thèse de doctorat en histoire, Ecole des hautes études en sciences sociales, sous la direction de Gérard Noiriel, soutenue le 24 septembre 2004. Dans une historiographie de l’émigration abondante, mais axée sur l’immigration du travail, l’histoire des relations internationales, les problèmes économiques des pays de départ, les motivations politiques ou religieuses des migrants, les questions liées au racisme et au néocolonialisme, les migrations étudiantes sont une sorte de parent pauvre. Les élèves étrangers des écoles supérieures et des facultés constituent certes de faibles effectifs en regard de ceux des migrants économiques ou même des réfugiés et ne sont pas voués à demeurer dans le pays d’accueil, mais l’impact des études à l’étranger sur la société des pays émissaires n’est pas négligeable : de retour dans leur patrie, ces exilés temporaires deviennent des vecteurs de modernisation et d’évolution des élites. Aussi faut-il saluer un courant de recherches datant de la dernière décennie et qui se consacre à l’étude des migrations étudiantes, notamment en Europe, pour la période 1800-1940. Le réseau de chercheurs multinational qui s’est créé sur ce thème autour des universités de Genève, de Halle et de Budapest a déjà à son actif trois rencontres (Halle, Paris et Genève) et doit en organiser une quatrième à Budapest en avril 2005.

C’est dans ce cadre que l’on peut situer la thèse de Nicolas Manitakis, citoyen grec étudiant de l’EHESS, une thèse innovante à de nombreux égards. Si en effet la question de la place des étudiants étrangers dans les facultés et écoles françaises est de plus en plus prise en compte dans les travaux sur l’enseignement supérieur, on constate que ces élèves n’y sont généralement considérés que sous l’angle de la composition de la population étudiante ou des problèmes de concurrence qu’ils risquent de poser aux nationaux s’ils souhaitent s’établir dans le pays qui les accueille. Ajoutons, s’agissant de la France, que les publications connues sont des articles de revues étrangères consacrés aux élèves des facultés et écoles françaises de certaines nations et que la littérature sur les étudiants français à l’étranger est quasi inexistante pour le 19e siècle et le premier 20e siècle.

Le grand intérêt du travail de Nicolas Manitakis est d’offrir une vision binationale et bilatérale de la question de l’étudiant étranger. Fort de sa connaissance des langues grecque et française et d’un travail dans les archives des deux pays, il a pu traiter sur une assez longue période – et une période essentielle dans l’histoire des échanges culturels et universitaires en Europe – à peu près toutes les questions que posent les migrations étudiantes. Loin de s’en tenir au problème franco-grec, il s’attache en outre chaque fois que possible à offrir une comparaison avec la situation d’autres pays, tels que l’Allemagne, la Serbie ou la Roumanie. Son « étude de cas » devrait donc constituer un modèle à suivre, et l’on ne peut que souhaiter que les échanges d’étudiants avec d’autres pays fassent l’objet d’investigations.

Quelles sont les questions que posent les migrations étudiantes ? J’en vois quatre, mais trois seulement sont traitées. La question oubliée, mais l’auteur assume cette lacune, est celle de la vie matérielle, des relations sociales et affectives, notamment avec les Français, des engagements associatifs, politiques, religieux, de la vie culturelle, etc., des étudiants étrangers à Paris ou dans les villes universitaires de province. On peut regretter que rien ne soit dit des organisations des étudiants grecs en France. Par contre, Nicolas Manitakis a réalisé un travail important dans trois autres directions :

a) la description de la colonie étudiante grecque en France entre 1880 et 1940 (évolution de l’effectif, répartition entre Paris et la province, choix de l’établissement et du cursus scolaire, succès ou échec scolaire, études effectuées avant le voyage de France, études post-universitaires, utilisation du diplôme français à leur retour en Grèce, mais aussi origines sociales et provenance géographique des étudiants grecs) ;

b) les ressorts et les motivations du voyage en France (stratégies et ambitions des familles et des étudiants, révolution des transports, politique d’accueil de la France) ;

et enfin c) les modalités du voyage (contrôle de l’acte migratoire par les pays de départ et d’accueil, politiques protectionnistes, manifestations xénophobes, etc.).

Bien que la population étudiante grecque ne soit pas importante en France avant la Seconde guerre mondiale, ce travail met en évidence la rupture créée par la Grande Guerre dans l’histoire des migrations étudiantes hellènes en France : les étudiants grecs sont peu nombreux au tournant du 20e siècle et beaucoup moins représentés en France que les ressortissantes des autres pays balkaniques (Roumains ou Bulgares), mais ils connaissent un « âge d’or » dans les années 1920 avant de décliner en nombre dans les années 1930. Ces modifications tiennent à de multiples facteurs, des politiques de recrutement des facultés et écoles françaises à l’expansion de certains établissements d’enseignement (les instituts de science appliquée de province par exemple), de la francophilie et de la demande d’études à l’étranger de la bourgeoisie grecque à la politique d’accueil du gouvernement français. La demande de la Grèce en cadres formés pour l’Etat national rejoint une « politique française d’attraction dictée par l’idée d’expansionnisme » : par l’octroi de facilités, de bourses, d’équivalences, il s’agit de développer le rayonnement mondial de la France. Ce mouvement convergent se brise dans les années 1930, qui sont marquées par un double protectionnisme grec et français. Il s’agit pour Athènes de défendre la monnaie nationale, de réduire l’exportation de devises et d’accélérer l’étatisation de la société hellénique, et pour Paris de défendre le marché de l’emploi national : des restrictions sont apportées à l’accueil des étudiants étrangers sur fond de racisme et de xénophobie. Toutefois, notamment chez les universitaires, se maintient un fort mouvement en faveur d’une politique d’ouverture et d’hostilité au protectionnisme.

L’intérêt de la thèse de Nicolas Manitakis est non seulement d’expliquer de manière fine les débats politiques auxquels donnent lieu notamment, dans l’Entre-Deux-Guerres, l’accueil des étudiants étrangers et leur accès au marché de l’emploi en France, mais aussi les modalités de leur exil. L’étudiant grec candidat à la France a du se soumettre au service militaire, il doit obtenir une autorisation d’émigration, puis passer par la douane française ; une fois installé en France, il demeure sous la surveillance du consulat grec. Du côté français, il est tenu depuis 1888 de déclarer sa résidence à la Préfecture de Police ; après 1917, il doit avoir une carte d’identité d’étranger ; dans les années 1930, on le sait, le contrôle de l’entrée des étrangers en France se durcit avec la création du visa tandis que la surveillance des étrangers par la police française s’accentue : on assiste dans ces années-là à un « processus d’encartement des étudiants ».

Enfin, l’auteur n’élude pas malgré leur difficulté deux problèmes essentiels : celui du devenir de l’étudiant une fois revenu dans son pays avec son diplôme français et le problème concomitant de la constitution des élites en Grèce (malheureusement, il ne se penche pas sur la question de l’installation éventuelle en France). Le transfert culturel favorisé par le retour des étudiants hellènes dans leur pays explique-t-il l’élargissement et le renouvellement des élites que connaît la Grèce dans les premières années du 20e siècle ? En tout cas, la qualité des diplômes obtenus dans les universités françaises, anglaises, allemandes ou américaines ouvre aux impétrants la voie à de brillantes carrières universitaires et dans l’administration, la diplomatie, la banque, les institutions techniques, en même temps qu’aux carrières politiques. Nicolas Manitakis cite de nombreux exemples de débouchés fructueux pour les diplômés rentrés de France. Quelles conséquences a eu cet apport de personnels formés dans la circulation des idées, la modernisation et la réforme de l’administration grecque, le changement social ou économique en Grèce, le renouvellement social de la classe dirigeante ? La réponse n’est pas aisée, mais elle est précise sur un point : le voyage de formation en France a contribué à offrir à ce pays de nouvelles élites et à élargir la classe moyenne intellectuelle. Un indice glané dans la thèse : dans les années 1930, un tiers des médecins exerçant à Salonique avait été formé en France. Une question reste posée : la formation à l’étranger des meilleurs ne nuit-elle pas à la modernisation de l’enseignement supérieur dans le pays de départ ? La réponse n’est pas donnée : si, dans les années 1930, l’Etat grec limite le départ de ses étudiants, c’est pour des raisons économiques et policières et non pour développer son enseignement supérieur. Il s’agit de construire l’Etat national, de nationaliser la société hellénique, non de moderniser le pays par la formation des élites.

On le voit, la monographie grecque de Nicolas Manitakis est riche de problèmes stimulants et devrait ouvrir la voie à de nouvelles investigations, qu’elles portent sur une autre étude de cas nationale ou sur les différentes facettes de la question de l’étudiant étranger.

Pierre Moulinier

Les Cahiers du GERME n° 25 mai 2005

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