lecture: Julien Nogues. Les droites face au « problème de la jeunesse », Une histoire des années 1968 à 1974

NOGUES, Julien, Les droites face au « problème de la jeunesse », Une histoire des années 1968 à 1974, mémoire de sciences politiques, Sciences-Po Rennes, 4° année, sous la direction de Gilles Richard, 2003.

Si les relations entre la droite et la jeunesse à la fin des années soixante ont souvent été évoquées, aucune étude précise n’existait sur ce thème. Cette lacune, grâce au mémoire de Julien Noguès, est aujourd’hui réparée. L’auteur, loin de sombrer dans la facilité, traite avec nuance et rigueur d’un sujet beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Il démontre de manière convaincante que ce « problème de la jeunesse » n’est qu’une construction dont la résolution était devenu un enjeu politique essentiel. Les événements de mai avaient profondément marqué les esprits du monde politique, mais c’est à droite que le traumatisme fut probablement le plus fort. Ils remettaient en cause toute une conception de l’ordre social et politique fondé sur l’autorité, le refus de la contestation et le respect de la tradition. Autant de valeurs dans lesquelles se reconnaissait cette famille politique. Et pourtant, les réactions en son sein furent loin d’être unanimes. Le clivage entre les libéraux et les conservateurs justifie d’employer le pluriel, qui dans ce cas précis n’est pas « une coquetterie » : face au « problème de la jeunesse », deux droites existent bien. Pour autant, le postulat de départ adopté par chacune d’elle est le même : l’existence d’un malaise de la jeunesse. Les troubles universitaires sont ainsi transformés en un vaste « problème de la jeunesse » ignorant largement les situations spécifiques aux jeunes travailleurs ouvriers ou agriculteurs. Il est vrai que cette idée s’ancre aussi dans l’apparition d’une véritable « culture jeune ». Depuis le début des années soixante, la vague yéyé déferle dans le pays. Antoine chante ses « élucubrations ». Johnny, Sylvie, Richard et les autres enflamment la place de la Nation. Et la presse se met au diapason de cette jeunesse dans laquelle elle voit l’expression de la contestation du mode de vie des parents.

Les libéraux de droite affichent leur confiance dans cette jeunesse turbulente mais « généreuse », selon l’expression d’Olivier Guichard. Ils n’hésitent d’ailleurs pas à s’identifier à ces jeunes dans lesquels ils revivent une partie de leur propre jeunesse. La sympathie est réelle. La plupart reconnaissent une grande maturité à la jeune génération. Une maturité supérieure à « celle de ses devancières et une capacité de raisonnement et d’analyse tout à fait respectable ». En 1974, lors du débat sur l’abaissement de l’âge de la majorité, de nombreuses voix soulignaient cette plus grande précocité de la jeunesse. Aussi les libéraux insistent-ils sur la nécessité d’écouter ce que cette dernière avait à dire et d’engager les réformes nécessaires puisque pour eux le « problème de la jeunesse » renvoyait au malaise de la société dans son ensemble. En revanche, les conservateurs du même bord ont une toute autre approche. Ils assimilent ce malaise à la désorganisation sociale, à la politisation massive de la population et au laxisme généralisé de la société. La jeunesse est vue comme une menace. Il existerait une forme de « péril jeune » qui nécessiterait de toute urgence une restauration de l’ordre et une guerre sans faiblesse au gauchisme. Comment faire confiance à ces jeunes, qui selon Alexandre Sanguinetti ne peuvent « aller qu’aux extrêmes » ? Les conservateurs s’en prennent à l’étudiant parasite qui végète autour des amphithéâtres, dénoncent la massification de l’Université et condamnent la politisation des nouvelles générations. Ces jeunes qui n’ont pas d’opinion propre et encore moins de compétence politique ne peuvent constituer des interlocuteurs crédibles. Tout dialogue serait alors une erreur.

Il est clair que par-delà la question de la jeunesse deux projets politiques à droite s’affrontent : un projet libéral et démocratique qui donne à l’individu une place centrale et qui fait du dialogue social un passage obligé de tout gouvernement ; un projet conservateur et autoritaire qui met l’accent sur le retour à l’ordre et réserve à une élite l’activité politique. Selon sa sensibilité d’origine, on sera plus enclin pour traiter le « problème de la jeunesse » à céder à la tentation d’une politique répressive ou a choisir la « pédagogie de la responsabilité ». En fait, comme le démontre l’auteur, les droites, « forcées par les événements et le développement des discours sur le « problème de la jeunesse » à prendre des mesures, parvinrent à des compromis acceptables par les conservateurs comme par les libéraux ». Entre 1968 et 1974, la législation produite sur le sujet sut concilier répression, responsabilisation et éducation. De la loi d’orientation universitaire de 1968 à la loi d’abaissement de l’âge de la majorité en 1974, via la loi anti-casseur de 1970, les droites peuvent avoir le sentiment du travail accompli pour répondre au plus près, dans leur diversité idéologique, à ce « problème de la jeunesse ». Mais fallait-il encore que ce dernier existât en dehors d’une construction qui visait essentiellement pour le pouvoir de l’époque à refuser sa propre agonie et à tenir face aux évolutions inéluctables du monde : la généralisation de l’accès à la culture, la libéralisation des mœurs et la transformation des structures économiques. Les conservateurs, dont l’impuissance politique était patente, crurent ou firent semblant de croire que ce « problème de la jeunesse » avait son existence propre, qu’il n’était pas l’effet mais la cause des dysfonctionnements sociaux. Ils signaient ainsi leur retraite politique et ouvraient la voie à une droite libérale plus encline au changement qu’incarna un temps Valéry Giscard d’Estaing.

Didier Fischer.

Les Cahiers du GERME – N° 26 1er trimestre 2006

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