lecture : Anatolii Evgenevitch Ivanov, Studentchestvo Rossi kontsa XIX-natchala XX veka. Sotsial’no-istoritcheskaya Sud’ba

IVANOV, Anatolii Evgenevitch, Studentchestvo Rossi kontsa XIX-natchala XX veka. Sotsial’no-istoritcheskaya Sud’ba (Les étudiants de Russie, fin 19e début 20e siècles. Destin socio-historique), Moscou, Rosspen, 1999, 414p. C’est bien d’histoire sociale qu’il s’agit dans ce volume très documenté : l’enseignement supérieur en Russie tsariste fait depuis longtemps partie des préoccupations d’A. Ivanov. Et à la fin de l’ouvrage, il nous prévient qu’il ne s’arrêtera pas là : il a l’intention de poursuivre dans le registre associatif, culturel et politique.

Dans un premier temps, il examine ici la composition du corps étudiant, à commencer par leur formation préalable : gymnases, écoles réales (collèges modernes selon notre terminologie), séminaires, écoles commerciales, techniques, agricoles ou militaires. Si la seule voie d’accès direct à l’Université est réservée aux élèves des gymnases et privilégie donc les couches «supérieures» de la société impériale, en particulier la noblesse, il apparaît que la démocratisation est surtout due à l’admission en son sein, sous certaines conditions, des élèves des séminaires, enfants du clergé et des couches rurales. En fait, la composition sociale des établissements d’enseignement supérieur est d’autant plus difficile à cerner que continue à prévaloir une catégorisation selon les «ordres» et non selon les classes, laissant apparaître une catégorie aussi étrange que les «paysans urbains». A. Ivanov montre de façon convaincante que, durant la période étudiée – jusqu’à la révolution de février 1917 -, le corps étudiant s’«embourgeoise», ce qui implique que la société d’ordres cède progressivement la place à une société de classes.

Il accorde également une place de choix aux femmes, pénalisées par un enseignement secondaire au rabais, les gymnases féminins ne comprenant certaines matières des gymnases masculins, par exemple les langues anciennes. Il leur faut donc compléter leur formation, c’est-à-dire ajouter une huitième classe au cursus, dans des instituts pédagogiques leur permettant par ailleurs d’enseigner, pour accéder – brièvement après la révolution de 1905 – à l’Université.

La révolution de 1905 constitue effectivement une césure : dès lors la carence des autorités est compensée par des initiatives sociales ou privées qui permettent d’augmenter le nombre d’établissements d’enseignement supérieur, en particulier ceux réservés aux femmes. Mais les politiques du Ministère de l’instruction publique sont faites d’avancées et de reculs en fonction des pressions et de la conjoncture politique qui entraînent également des changements de personnel à la tête du Ministère. Ces fluctuations se traduisent en particulier à travers le numerus clausus contre les Juifs qui a toujours été dépassé, cependant, comme le confirme A. Ivanov. Mais la vision des Juifs comme fauteurs de troubles au sein des universités qui sert de justification au numerus clausus persiste dans les sphères dirigeantes.

La césure de 1905 joue donc dans les deux sens : après avoir été fermés, les établissements d’enseignement supérieur de Varsovie sont «dépolonisés» ou plutôt russifiés en ce qui concerne la composition du corps étudiant, cette fois, grâce notamment à l’admission de séminaristes rendue plus aisée. Les établissements dégermanisés et russifiés des Pays baltes ne connaissant pas une évolution similaire en fonction même de l’attitude conservatrice de leurs étudiants.

Une autre partie est consacrée au mode de vie des étudiants, à commencer par l’état de leurs finances. A. Ivanov les classe en trois catégories : ceux qui sont issus de familles aisées, ceux qui se situent dans la moyenne et les nécessiteux. Pour les deux dernières catégories, outre les bourses publiques, prêts restituables ou bourses à fonds perdus peuvent émaner, là aussi, de la société ou de personnes privées, de l’entraide étudiante ou du travail rémunéré, en particulier en tant que répétiteur.

L’habitat est affecté d’un turn over considérable en fonction de sa qualité ou de l’attitude des propriétaires. Les logements exigus et insalubres semblent largement répandus. Dans les hôtels ou les foyers communautaires, le loyer varie selon le nombre de lits par chambre. Quelques privilégiés parviennent tout de même à bénéficier de pensionnats ou de foyers, publics ou privés, où les conditions de logement sont correctes.

La nourriture fournie par le logeur, consommée dans les cantines universitaires ou les gargotes laisse également à désirer la plupart du temps : nombre d’étudiants sont affamés. Les nécessiteux peuvent toutefois bénéficier parfois de repas gratuits dans les cantines universitaires co-gérées par les étudiants qui parviennent aussi à imposer la mixité sociale.

L’habillement est aussi source de préoccupations d’autant que le port de l’uniforme est obligatoire dans les établissements comme à l’extérieur. Elles se concentrent sur le problème du manteau qui varie selon les conditions climatiques des différents lieux universitaires et qui se pose avec une acuité particulière dans les villes septentrionales. Chaque établissement a son propre uniforme où les variations se traduisent dans les couleurs et les accessoires.

Les étudiants sont soumis à une surveillance policière constante que ce soit dans le domaine de l’habillement ou dans celui des déplacements. Ainsi, le retour dans la famille à l’occasion des vacances est soumis à autorisation. De ces données émerge l’image d’un étudiant mal logé, mal nourri, mal vêtu, bref un portrait quelque peu misérabiliste.

La santé fait par conséquent, elle aussi, l’objet d’un examen : les étudiants sont nombreux à consulter, un pourcentage important étant affecté de maladies vénériennes. Mais A. Ivanov ne mentionne pas les suicides qui constituent pourtant une pathologie marquante de la société russe. Enfin, il s’interroge sur la vie familiale et matrimoniale des étudiants, elle aussi contrôlée : pour se marier, il faut apporter la preuve qu’on est en mesure de subvenir aux besoins d’une famille et fournir l’autorisation des parents. La difficulté peut toutefois être contournée en renonçant au mariage religieux au profit du mariage civil. Quels en sont les inconvénients ?

A. Ivanov consacre une dernière partie – forcément succincte – aux étudiants de Russie en Europe occidentale où l’Allemagne occupe une place de choix. Les données dont on dispose par ailleurs ne permettent toutefois pas de conclure que c’était le pays le plus fréquenté par les étudiants russes : la Suisse et la France, en particulier Paris, en accueillent tout autant. C’est dans cette dernière partie que la méconnaissance des sources de l’émigration russe ou des études occidentales sur le sujet qui ont tendance à s’étoffer ces derniers temps est la plus préjudiciable. L’ouvrage n’en est pas moins une étude précieuse, idéologiquement presque neutre, qui incite à attendre la suite avec impatience.

Claudie Weill

Les Cahiers du GERME trimestriel n° 18 –  2°  trimestre 2001

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