Nanterre 22 mars 1968: «De l’étincelle jaillira la flamme»

debout les damnesNanterre fut l’allumette, la Sorbonne la mèche, et les étudiants la poudre.

A l’intiative d’anciens du Mouvement du 22 mars, avec des chercheurs et archivistes, des laboratoires de l’Université de Paris-Nanterre, se tient un Colloque les 23 et 24 mars 2018 à l’Université Paris Nanterre – Amphithéâtre du bâtiment Max Weber.  (voir programme) Occasion de revenir sur ce « prélude au mouvement étudiant » de mai et juin 1968*.

Le 22 mars 1968, 150 étudiants occupent, jusque tard dans la nuit, le bâtiment administratif de Nanterre. Le Mouvement du 22 Mars est né

Nanterre une nouvelle faculté. La faculté de Nanterre concentre les contradictions des universités : problèmes matériels – locaux trop exigus pour des étudiants de plus en plus nombreux (ils sont 215 000 en 1960-1961, 500 000 en mai 1968, soit une croissance de 40 000 par an), déséquilibres sociaux – le nombre d’enfants d’ouvriers à l’université, bien qu’augmentant, reste faible (10 %) –, inquiétude sur l’avenir – on commence à reparler du chômage, 500 000 selon le recensement de l’INSEE, et notamment du chômage des jeunes qui, selon une enquête de la CNAF, s’élève à 250 000. Mais pour les étudiants, c’est plus la dévalorisation des diplômes, la « déqualification » qui sont menaçantes.

C’est pour faire face à l’augmentation des effectifs étudiants que la construction d’annexes des facultés parisiennes est décidée. Pour désengorger la Sorbonne, le site de Nanterre est choisi, l’armée ayant cédé 35 hectares de terrain à l’Éducation nationale, à côté du bidonville. En 1964, les premiers bâtiments sont ouverts aux 1200 premiers étudiants en septembre 1964, 2000 en fin d’année universitaire. À la rentrée 1967-1968, on y compte 10 000 étudiants.
Les dispositions de la réforme du ministre de l’Education national Christian Fouchet (qui passe à l’Intérieur en 1968), doivent entrer en vigueur à la rentrée 1968. Comment s’effectuera la transition entre l’ancien et le nouveau système? L’incertitude s’installe, et un certain désordre règne, d’autant que la croissance des effectifs étudiants ne s’accompagne pas d’une progression équivalente en locaux ni en personnels. L’inquiétude est présente chez les étudiants, notamment sur la question des équivalences, et l’on sait qu’au Conseil des ministres, avec l’appui du général-président De Gaulle, la sélection à l’entrée des universités est mise à l’ordre du jour.

Remontée des luttes étudiantes. C’est sur ce terreau fertile que l’on assiste à une remontée générale des luttes étudiantes, tranchant avec une certaine apathie qui regnait depuis plusieurs années. Le jour de la « rentrée solennelle » de l’Université à la Sorbonne, le 6 novembre 1967, à l’appel de l’UNEF 5000 étudiants se rassemblent et défilent boulevard Saint-Michel.  Le cortège s’affronte – déjà – à la police parisienne. Les gardiens de la paix sont surpris par la détermination des jeunes. À Caen, en janvier 1968, de nombreux étudiants participent avec les travailleurs de la Saviem (métallurgie)– aux manifestations et aux affrontements avec les CRS et les gardes mobiles. Les jeunes ouvriers sont en première ligne.
En février/mars 1968 l’UNEF et la FRUF (Fédération des résidents universitaires de France) mènent campagne contre le montant des loyers et les règlements intérieurs. La grève de 1965 s’était cantonnée à Antony, cette fois-ci l’ensemble des campus et cités participe. Outre les questions matérielles, celle de la mixité, notamment à Nanterre, sont au premier plan.

L’état du mouvement étudiant. Le syncidat étudiant, l’UNEF, s’est considérablement affaibli : réunissant un étudiant sur deux au plus fort de la guerre d’Algérie, elle n’en rassemble plus, au mieux, qu’un sur dix en cette année 1967/1968. Le gouvernement en est partie responsable, ayant privé l’UNEF de son monopole de représentation corporative du monde étudiant et refusant de négocier avec elle. C’est la punition pour le rôle joué par le syndicat étudiant pendant la guerre d’Algérie. C’est le premier ministre, Michel Debré, qui a soutenu en 1961, la scission de la Fédération nationale des étudiants de France (FNEF). Comment répondre à cette situation ? L’UNEF est elle-même divisée, voire parfois paralysée en interne. Les groupes politiques, issus des crises des mouvements de jeunesse de 1965 et 1966 sont par leur liberté de parole, leurs actions et prises de position qui ne sont pas soumises à des contraintes instititutionnelles ou de recherche de consensus majoritaires inhérentes au syndicalisme, plus en phase avec les attentes nouvelles de nouveaux publics étudiants.
La crise de l’Union des étudiants communistes (UEC) a donné naissance à la Jeunesse communiste révolutionnaire (JCR, ancêtre de la LCR), et à l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (UJCML, maoïste).  La direction de la Jeunesse étudiante chrétienne a également été épurée en 1965 et, outre la constitution d’une Jeunesse universitaire chrétienne (JUC) dissidente, ses membres s’engagent dans divers mouvements et comités. Il en va de même chez les Protestants des équipes unionistes. Les Étudiants socialistes unifiés (ESU), les libertaires, la Fédération des étudiants révolutionnaires (FER) recrutent également. Tout ce monde se retrouve dans l’UNEF qui, surtout à Paris et dans des grandes villes, devient l’arène de confrontations politiques au lieu de place de l’UEC, souvent loin des préoccupations de beaucoup d’AGE de ville ou « corpos » (sections) de facultés qui demeurent des lieux de sociabilité, surtout quand elles ont maintenu des « services » (polycopiés, cafeterias, etc.)

Retour sur Nanterre 67/68. Néanmoins, Nanterre offre des spécificités qui préfigurent un autre visage du mouvement étudiant. Véritable ghetto, coincé entre bidonville, terrain vague, chantiers et ligne de chemin de fer, la faculté n’est pas (comme à la Sorbonne ou au Panthéon) dans la ville. Ni cafés, ni cinémas aux alentours. Les seuls lieux de sociabilité, de regroupement, de résistance (voire de survie) sont la cafétéria et le local de l’Unef. Alors que dans la Sorbonne et les facultés parisiennes l’UNEF est en crise, à Nanterre, il y a 600 adhérents sur 2 000 étudiants en 1965, 1 200 adhérents à la rentrée 1966… mais plus que 600 sur 10 000 en 1968.
Nanterre est une fac jeune… Jeunes enseignants, assistants, exclus (comme les étudiants) des assemblées de faculté où ne siègent que les professeurs et les mandarins… Militants éloignés des débats parisiens, ils tissent – malgré les désaccords et les concurrences – les mailles d’un véritable « esprit nanterrois ». Au printemps 1968, environ 250 à 300 militants actifs – membres ou non de l’UNEF ou des groupes politiques – se retrouvent dans les actions. Si l’UEC, Voix ouvrière (VO, ancêtre de Lutte ouvrière), les ESU, le Parti communiste marxiste-léniniste de France (PCMLF, maoïste) et les « pro-situs » (du courant dit « situationniste ») comptent chacun quelques militants, l’UJCML, le Comité de liaison des étudiants révolutionnaires (CLER, trotskyste, courant Lambert), la JCR, qui « tient » la présidence de l’Association générale des étudiants de Nanterre-Unef (Agen-Unef) en la personne de Jean-François Godchau, et l’Association des résidents de la cité universitaire de Nanterre (Arcun), et les libertaires de la Liaison des étudiants anarchistes (LEA) peuvent respectivement compter sur 30 à 40 personnes. JCR et étudiants anarchistes se trouvent engagés, ensemble, dans l’inédit Mouvement du 22 Mars.
Nanterre est également une faculté sans doute plus populaire, bien que située dans l’Ouest parisien. La cité universitaire, au cœur du campus, compte 1 500 locataires, étudiants provinciaux, étrangers, plus pauvres, boursiers souvent, qui ne peuvent se loger à Paris. L’ARCUN a 800 adhérents. C’est là qu’en mars 1967, et de nouveau en février 1968, des mouvements vont bien au-delà de la dimension strictement matérielle, puisque les règlements intérieurs – qui interdisent que les garçons se rendent dans les bâtiments des filles – sont contestés : ce seront des occupations des bâtiments des étudiantes. La sexualité : voilà un thème que les militants n’abordaient pas, ou alors uniquement en privé, contrairement aux nouvelles générations.

De la fac à la rue. En novembre 1967, contre le plan Fouchet et, plus concrètement, pour des équivalences entre l’ancienne et la nouvelle licence, contre la réduction du nombre de travaux pratiques, pour la représentation étudiante au sein des assemblées de faculté, une semaine de grève extrêmement massive – 20 % d’étudiants en cours et une assemblée générale de 2 500 personnes – apparaît comme le prélude à des formes d’organisation et de démocratie directe tranchant avec les pratiques antérieures traditionnelles (les étudiants font grève, le syndicat décide). Ainsi, sont élus des délégués d’amphis, de travaux dirigés et le comité de grève rassemble pour moitié des syndiqués, pour moitié des non-syndiqués.
Xavier Langlade, militant JCR de Nanterre, est arrêté après une action du Comité Viêt-nam national (CVN) contre une agence American Express place de l’Opéra. L’occupation du 22 mars fait suite à la protestation contre cette arrestation. L’administration répond par la fermeture de la faculté, ce qui n’empêche pas la tenue d’une « journée pelouses », le 29 mars, avec des « commissions » qui se tiennent à l’extérieur des bâtiments. À la réouverture de la faculté, la tenue d’une grande assemblée générale prouve que les militants ne sont pas une « minorité » isolée. À Toulouse – dont l’étudiant nanterrois Daniel Bensaïd est originaire –, s’est créé le Mouvement du 25 avril, structure hybride, à l’image du 22 Mars. Les vacances de Pâques ne calment pas « l’agitation », ce qui provoque de nouveau la fermeture de Nanterre, fin avril, et le meeting de protestation du 3 mai 1968 à la Sorbonne, investie par les CRS qui y arrêtent les étudiants présents. Ce qui amène la riposte dans la rue… Mais, là, nous entrons dans le joli mois de mai.

Pour aller plus loin.
Jean-Pierre Duteuil Nanterre, vers le Mouvement du 22 mars, Acratie, 1998.
Jean-Philippe Legois, Les 33 jours qui ébranlèrent la Sorbonne, Paris, Syllepse, 2018.
Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon et Robi Morder, Années 68. Etudiants en révolution ?, Paris, Syllepse, 2018.

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