Élections étudiantes : le cas lillois à la loupe

ACADEMIE LILLEAnalyser les résultats des élections étudiantes permet souvent de mieux appréhender une partie des évolutions du paysage syndical étudiant. Mais, comme nous l’avions souligné dans une note précédente (1), il est souvent plus éclairant d’étudier les résultats à une échelle très fine. Nous avons ainsi choisi d’analyser les résultats des élections étudiantes par bureaux de vote sur un petit territoire. Nous avons pu compiler les données pour les élections au CROUS 2012, 2014 et 2016 en se limitant aux établissements d’enseignement supérieur de la métropole lilloise soit 49 bureaux de vote.

En effet, loin de considérer le vote comme une expression individuelle d’une adhésion (ou non) à des programmes ou revendications syndicales ou comme un prolongement d’une orientation « politique » individuelle, nous préférons voir dans le vote un reflet (certes partiel) de l’implantation et de la capacité de mobilisation des organisations étudiantes. Or, cette implantation et cette capacité de mobilisation sont très souvent liées à la filière d’études (2) : ainsi la FAGE, désormais première organisation étudiante, est partiellement structurée en fonction des filières. Comme l’ont montré divers travaux, les étudiants votent en groupe, avec leurs camarades de classe et/ou leurs associations (3).
A Lille l’offre électorale est relativement stable : aux 3 scrutins se présentent une liste soutenue par l’UNEF, une liste soutenue par l’UNI, une liste soutenue par SUD et deux listes soutenues par des associations de la FAGE et de PDE. Néanmoins une liste soutenue par EMF était présente en 2012 et les « frontières » entre les deux listes corporatives sont variables selon les scrutins.

A l’échelle lilloise, la participation ne cesse de décroître entre 2012 et 2016 mais elle chute surtout entre 2014 et 2016 où il y a eu près de 1000 votants de moins soit 15% de votants en moins. De même, alors qu’on notait une relative stabilité au niveau des résultats des organisations étudiantes entre 2012 et 2014, 2016 marque un bouleversement réel. L’UNEF, qui était en tête jusqu’en 2014, passe de 34% à 20%. De même, l’UNI chute de 5 points (de 12,7% à 7,7%). A l’inverse, les listes associatives progressent. En réunissant sous la même bannière les associations de filière les plus influentes de la métropole (médecine, La Catho, écoles d’ingénieurs), la liste InterAsso est majoritaire avec 52,6% des voix. Les 2 listes corporatives obtiennent 65% contre seulement 47% en 2014. En parallèle, SUD connaît une légère hausse (de 6 à 7%) qui masque en fait une stabilité quasi-parfaite en nombre de voix.
On pourrait s’arrêter à cette lecture minimaliste des données : une participation en baisse (tout comme au niveau national) et un basculement électoral avec une baisse de l’UNEF et une percée de la FAGE.

Mais si on examine les dynamiques dans les trois universités lilloises ainsi qu’à la Catho (FUPL) et dans les écoles extra-universitaires privées ou publiques (IEP, Centrale, ENSAIT, ENSAPL, ESJ…), on observe que les dynamiques sont très variables selon les lieux d’études et selon les filières. Dès lors, les bouleversements relevés plus haut s’éclairent quand on saisit les configurations propres à chaque filière et leurs interactions.
La Catho (FUPL) est fortement mobilisée pour les élections CROUS : en 2016, 1 votant sur 4 vient de la Catho dans notre panel de bureaux de vote (bien plus que son poids réel). Et le nombre de votants, contrairement au niveau lillois, a légèrement augmenté entre 2014 et 2016. De plus InterAsso (soutenue par la FEUCL, fédération associative de la Catho) y domine très nettement avec 76%. Cette domination est encore accrue par rapport aux résultats qu’obtenaient les listes soutenues par la FEUCL en 2012 et 2014 (respectivement 62 et 64%). Seule l’UNI obtient un score « honorable », autour de 15%. Mais ce résultat est 10 points inférieur à celui enregistré en 2012 et en 2014. De même, l’UNEF, qui parvenait à obtenir près de 10% des voix en 2012, n’atteint pas 5% en 2016. D’une certaine manière, les résultats à la Catho montrent la forte capacité de mobilisation des associations de filière qui permet de maintenir à la fois une participation élevée et une domination sans partage des listes associatives. Ces résultats reflètent aussi une moindre capacité de mobilisation de l’UNI, pourtant implantée à la Catho, et une moindre capacité de « projection » de l’UNEF qui n’avait semble-t-il pas mobilisé de militants sur ce campus le jour du vote.
Si on s’intéresse aux écoles extra-universitaires, on voit que la participation a fortement baissé entre 2014 et 2016 (près de 60% de votants en moins). Cette baisse permet à SUD de doubler son résultat en pourcentage tout en restant stable en nombre de voix. Grâce à ses implantations à l’IEP et à Centrale Lille (qui représentent 2/3 des votants de cette catégorie), SUD arrive en tête (32,5%), juste devant l’UNEF (31,5%) qui ne connaît qu’une baisse de 10 points mais son nombre de voix est divisé par 3. Les autres organisations régressent très fortement, en pourcentages et encore davantage en voix. Si les électeurs des écoles extra-universitaires ont un poids faible au total, les résultats reflètent ici des capacités de mobilisation locales spécifiques à certains lieux d’études et notamment celles de SUD à l’IEP et à Centrale.
Mais près de 70% des électeurs proviennent des trois universités publiques. Si ces 3 universités prévoient de fusionner au 1er janvier 2018, on peut légitimement dire que les dynamiques électorales sont très différentes.
Sur Lille 1, le nombre de votants chute de 45% entre 2014 et 2016. L’UNEF maintient une domination relative avec 41% des voix. Mais son nombre de voix est divisé par 2. L’UNI voit son résultat divisé par 3. Seuls SUD et les listes associatives augmentent légèrement, mais tout en perdant des voix. Les différences disciplinaires sont délicates à observer sur ce campus « ouvert » où beaucoup d’étudiants fréquentent plusieurs bâtiments d’enseignement. Mais on voit bien que l’école d’ingénieurs (Polytech) est un bastion d’InterAsso alors que SUD concentre ses résultats sur le centre du campus.
A Lille 2, le nombre de votants augmente de près de 20%, essentiellement dans les bureaux du campus de Médecine. Étant donnée leur implantation, les listes associatives bénéficient de cette hausse de la participation dans les filières de santé. Leur résultat est très élevé (83% en 2016 contre 69% en 2014). L’UNEF voit son nombre de voix et son score divisé par 2, passant de 19,5 à 9,5%. Seul SUD améliore son résultat, de 2,2 à 6,4%, passant ainsi devant l’UNI, grâce à une implantation nouvelle sur le campus de droit où SUD obtient 24%. Car, en effet, on observe des différences entre les filières de santé (où InterAsso est hégémonique), les STAPS (où la liste de la FAGE réalise un score tout aussi hégémonique) et le campus de droit où 4 listes se partagent l’électorat en parts relativement égales.
Enfin, le nombre de votants à Lille 3 a baissé de 20% entre 2012 et 2016. Alors que l’UNEF était hégémonique (65% en 2012, 59% en 2014), elle est reléguée à la 2ème place en 2016. Elle réalisait autant de voix en 2012 sur Lille 3 qu’elle n’en obtient sur l’ensemble des établissements lillois en 2016. A l’inverse, les listes associatives parviennent à gagner des voix. Au-delà de l’hypothèse d’une moindre capacité de mobilisation de l’UNEF, on peut aussi expliquer ce « bouleversement » par le renouvellement du corps électoral : ainsi, si le nombre de votants baisse, il y a plus de votants sur le campus de Roubaix (+75%), un campus où InterAsso est fortement présente grâce à l’association de LEA.

TABLEAU CAMPUS LILLE 2017

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Loin d’analyser le recul de telle ou telle organisation comme une conséquence mécanique de l’abstention ou comme une désaffection des étudiants pour celle-ci, cette petite analyse révèle à quel point les dynamiques propres à chaque campus et à chaque filière sont importantes.
Ainsi, si les listes associatives affirment leur domination suite aux résultats des élections CROUS sur l’espace lillois, c’est parce qu’elles parviennent à la fois à maintenir un taux de participation élevé dans la plupart de leurs bastions (Médecine, La Catho), à y rester hégémonique, et à progresser ailleurs, avec plus ou moins de succès et alors que la participation diminue.
Si l’UNEF recule, c’est parce qu’elle est la première victime de la baisse de la participation. Sa capacité de mobilisation n’est plus aussi importante comme en témoigne son recul dans les écoles extra-universitaires. Elle conserve certes des résultats importants en pourcentages dans certaines zones (une partie du campus de Lille 1, une partie du campus de Lille 3) mais elle n’est plus majoritaire et, surtout, ce sont dans ces zones que la participation régresse le plus.
Un troisième profil est celvi de SUD : alors que ses voix se concentrent dans des filières et campus où la     participation chute fortement, ce nombre de voix reste stable. Comme si, par son implantation, SUD entretenait un électorat moins important mais plus fidèle qui lui permet, comme InterAsso finalement, de « résister » à la hausse de l’abstention.

(1) HAUTE Tristan, « Eléments après les élections aux Crous et Cnous 2016/2017 », URL : http://www.germe-inform.fr/?p=2859, publié le 01/02/2017, consulté le 01/02/2017
(2) HAUTE Tristan (à paraître), « Étudier les comportements électoraux des étudiants aux élections universitaires en France : un « vote de filière » ? » in LEGOIS J.-P., MARCHAL M., MORDER R., Démocratie et citoyennetés étudiantes depuis 1968, Syllepse
(3) KUNIAN Florence (2005), Étude sur la participation des étudiants aux élections universitaires, Rapport du CIDEM
(4) Lille 1, 2 et 3 ensemble
(5) Tous les bureaux FUPL, soit l’ICL et les écoles (HEI, ICAM, IESEG, IKPO, ISA, ISEN)
(6) dont IEP, ENSAPL, Centrale, ESAAT, ESJ, SKEMA, ENSAIT, ENSAM, EDHEC, ESPEME
(7) incluant les bureaux des résidences du campus

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