Les étudiants parisiens et le Front Populaire

QL 1936

Au Quartier Latin, panneaux électoraux. Dessin Giroux, 1936.

Vient de paraître dans Vingtième siècle, revue d’histoire, n° 133, 2017/1, un article d’Alain Monchablon « Les années Front populaire des étudiants de Paris ». Ci-dessous un résumé rédigé pour le site du Germe.

Il est reconnu que de longue date l’Action française avait fait « main basse sur le Quartier latin », selon la formule de Jean François Sirinelli. La situation à la veille du Front Populaire était dans la continuité des décennies antérieures. Il est vrai que les étudiants d’il y quatre-vingts ans ne ressemblaient guère à ceux d’aujourd’hui : au nombre de 32500 en 1936, toutes facultés confondues, ils étaient majoritairement étudiants en droit et en médecine et très majoritairement  d’origine bourgeoise. La  domination de l’extrême droite s’exerçait par l’importance numérique de la fédération des étudiants d’Action française, par le contrôle de l’Association générale des étudiants de paris jusqu’à sa déconfiture en 1934, par l’organisation de manifestations de rue devenues quasiment quotidiennes dans le mois qui précéda le 6 février 1934, comme par la capacité à empêcher les cours d’universitaires qui déplaisaient. Au cours de l’année 1935, l’extrême droite étudiante, soit l’AF et les Phalanges universitaires des Jeunesses Patriotes, avait été capable de mener une grève xénophobe en médecine, mais étendue au delà, qui avait abouti à une législations restrictive à l’encontre des étudiants étrangers ; elle avait ensuite réussi à empêcher le professeur Jèze, coupable d’avoir assuré la défense juridique de l’Ethiopie agressée par Mussolini, d’assurer son cours à la Faculté de droit. Elle avait pu compter dans ces initiatives sur la bienveillance de l’UNEF, dont les dirigeants, tous provinciaux, n’étaient pas insensibles aux thématiques nationalistes et xénophobes.

CROIX DE FEU 1936La victoire électorale du Front Populaire en 1936  pouvait sembler porteuse de changement à l’intérieur du microcosme étudiant parisien. L’élection municipale de 1935 qui avait vu dans le 5e arrondissement de Paris la victoire inattendue d’un universitaire de gauche (Paul Rivet) face à une figure du 6 février 1934 avait eu une signification symbolique : Chez les étudiants aussi, le Front Populaire était en marche. Pour la première fois depuis longtemps les étudiants de gauche pouvaient diffuser leurs journaux et leurs tracts au Quartier latin sans trop de risques physiques.. La dissolution des ligues en 1936, au lendemain de la loi interdisant les groupes de combat, amena ensuite un calme relatif dans les rues du Quartier latin. Les mouvements de gauche  purent également acquérir des locaux pour leurs réunions, alors que c’était jusque là le cas seulement pour les organisations d’extrême droite. Ils reçurent l’appui, discret mais ferme, du ministre de l’Education nationale Jean Zay comme d’un certain nombre d’universitaires. Enfin une recomposition s’opérait au sein de la  gauche étudiante, dans la cadre général du Rassemblement populaire. Les Etudiants socialistes avaient levé l’interdit sur l’Union Fédérale des étudiants que dominaient les communistes. Ces derniers à leur tour renonçaient au sectarisme d’antan, allant même jusqu’à proposer la fusion des organisations d’étudiants communistes et socialistes, sans succès. Ils choisirent alors de modifier fondamentalement la caractère de l’Union fédérale, en faisant une organisation corporative rendant aux étudiants des services matériels, et en gommant largement son orientation politique.

Pourtant ces nouveaux éléments ne suffirent pas à modifier en profondeur la physionomie du Quartier latin. L’extrême droite étudiante, désormais privée de ses organisations, dissoutes, conservait sa presse, les locaux, et sa capacité de mobilisation : à deux reprises, en 1937 et 1938, la cérémonie de rentrée de l’Université fut gravement perturbée par les étudiants d’Action française qui  avaient envahi le grand amphithéâtre de la Sorbonne. Et surtout les élections des délégués étudiants, qui depuis  1922 avaient lieu tous les deux ans et servaient de baromètre politique du monde étudiant, furent une déception pour la gauche : malgré son unité apparente, celle-ci fut battue dans toutes les facultés, y compris pour la première fois depuis longtemps en Lettres, au profit d’un regroupement de l’extrême droite. Les mouvements étudiants de gauche périclitaient bel et bien. Un nouveau mouvement, celui des Volontaires nationaux du colonel de La Roque, répudiant la violence de rue et prônant le social, semblait avoir le vent en poupe et attendait les élections étudiantes de 1939…

Pour aller plus loin dans les publications du Germe

Dans Les Cahiers du Germe spécial n° 1, 1996, Alain Monchablon, « Les étudiants de l’entre-deux-guerres, des élites inquiètes ».

Dans Les Cahiers du Germe spécial n° 3,  « Engagements étudiants », 1998, voir les contributions de  Didier Fischer « l’Unef de l’entre-deux-gerres », Stéphane Merceron, « Années « 30, l’Unef change de cap », Jacques Varin, « l’Union fédérale des étudiants » et Didier Leschi « Le Parti social français et les travailleurs intellectuels »,

Dans Legois, Monchablon, Morder (coord), Cent ans de mouvements étudiants, Paris, Syllepse, 2007. Didier Fischer, « l’Entre-deux-guerres et l’affirmation du fait étudiant »,  Olivier Dard, « Les étudiants nationalistes: mouvements, figures, postérités ».

Voir aussi le numéro dirigé avec le Germe de Matériaux pour l’histoire de notre temps, n°74, BDIC Nanterre 2004.  « Jeunesses et engagements: d’un mai à l’autre (France : 1936-1968) »

 

 

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