19 mai 1956: il y a 60 ans, le début de la grève illimitée des étudiants algériens

sans titre1Le 19 mai 1956, en riposte aux attaques de l’AGEA, les étudiants musulmans d’Alger votent un appel à la grève illimitée des cours et des examens et à l’engagement dans les rangs du FLN et de l’ALN. Pourtant, encore en 1955 « les relations de l’UGEMA avec l’Association générale des étudiants d’Alger (AGEA) étaient bonnes, parce que celle-ci était dirigée par un bureau de gauche »[1]. Mais en février 1956 le Comité d’action universitaire pour la défense de l’Algérie française, provoque la chute (par  référendum révocatoire) du bureau de l’AGEA à qui était reproché la position prise en faveur de la libération de quatre étudiants musulmans. Ce sont donc les partisans de l’Algérie française qui forment le nouveau bureau, qui va s’opposer aux mesures du  ministre résidant Robert Lacoste de promotion des « Français musulmans » dans la fonction publique. L’AGEA et le CAU lancèrent le 3 mai 1956 un appel à la grève illimitée des cours contre le décret Lacoste. La grève cesse le 11 mai, l’AGEA maintenant sa demande de «mobilisation générale, la résiliation automatique de tous les sursis, et la formation d’un « corps-franc universitaire ». Le 18 mai,  les étudiants musulmans d’Alger se réunissent et le 19 mai est adopté  un appel à la grève illimitée des cours et des examens et à l’engagement dans les rangs du FLN et de l’ALN.  APPEL GREVE UGEMAL’assemblée générale de la section locale de l’Ugema semble avoir été « houleuse » et s’est déroulée en deux temps. Une première réunion, organisée le 18 à la Basse Casbah dans un local des élus musulmans, s’était achevée sans aucune décision..Le samedi 19, un appel — à la rédaction duquel n’auraient pas participé des membres de la section d’Alger entrés dans la clandestinité — est diffusé. C’est le prêtre Jules Declercq, aumônier de la prison Barberousse, qui l’a tiré dans sa chambre, au pied du commandement général de l’Armée française (ex-caserne d’Orléans,  aujourd’hui siège du ministère de la Défense nationale), sur les hauteurs surplombant La Casbah et la ville d’Alger[2]  La grève est approuvée par le Comité directeur de l’UGEMA réuni le 25 mai à Paris qui l’étend à toute la France en montrant toutefois son désir de ne pas se couper de ses partenaires français: « Cet acte révêt également la signification d’un ultime cri d’alarme à la conscience de chaque Français auquel nous ne saurions mieux indiquer à quel point la situation actuelle est grave en Algérie. Puisse cet acte inciter chacun à faire prévaloir, dans ce douloureux conflit la nécessité de la négociation et de la paix » est-ilm précisé dans la déclaration.

Pour beaucoup, elle constitue un tournant décisif sur le « destin de la communauté estudiantine – qui amena son engagement total dans la lutte de libération -, mais aussi par son dépassement du concept communautariste, à la fois protecteur et paralysant. Désormais, le stade de ´´la prise de conscience collective est dépassé´´ par l’intégration dans les forces combattantes ».[3]  . Fatima Zohra Imalhayène, première femme algérienne musulmane à intégrer l’Ecole normale supérieure en est eclue pour avoir suivi le mot d’ordre de grève. Plus connue sous le nom d’Assia Djebar, future académicienne, elle est l’auteur de La soif. La grève va durer jusqu’à la rentrée scolaire la fin est décidée en octobre 1957 sauf pour Alger où de toutes façons, la situation était intenable pour les étudiants musulmans.

Cette grève générale illimitée lancée par l’UGEMA le 19 mai 1956 à Alger, « plus d’un demi-siècle après [suscite], la controverse […] quant à l’initiative de ce mouvement. Etait-elle spontanée de la part des étudiants d’Alger ou obéissait-elle à un ordre de dirigeants du FLN ? »[4], L’objectif était-il d’une « rupture entre l’élite instruite musulmane de l’Algérie et les institutions françaises, qui faisait partie d’une ambitieuse stratégie révolutionnaire, ou était-ce l’œuvre spontanée des étudiants désespérés d’Alger puis mise en œuvre par leurs représentants de l’UGEMA ? […]  soutenue par le FLN, l’initiative semble être venue des étudiants d’Alger et non de dirigeants haut placés »[5]

L’unanimité, loin de là, ne se fait pas. L’on comprend les réticences et oppositions au sein même du FLN et de l’UGEMA à la grève générale illimitée des cours – voir l’appel au maquis – des étudiants  algériens en 1956. Alors que le nombre d’étudiants algériens est déjà réduit, faut-il de surcroît rajouter des difficultés alors que la pénurie de cadres formés est prévisible? « Les besoins en techniciens, ingénieurs, cadres, administrateurs, etc. qui seront ceux d’un nouvel Etat indépendant rendent d’autant plus important pour l’étudiant algérien le devoir d’acquérir ce que la charte de Grenoble appelle la « compétence technique »[6].

GREVE 56 ALGER FONDS DOCUMENTAIREVoici ce qu’écrit Ben Youssef Ben Kedda  en 1964 : « Pour la grève scolaire, la décision a été prise dans le cadre de la non coopération avec la France. La non coopération, valable dans le domaine politique, démission des élus, isolement de l’administration, n’aurait pas du être étendue au domaine de l’école et de l’université »[7].

Mohammed Harbi, alors étudiant à Paris raconte dans ses mémoires.  « En mai 1956 – le 19 plus précisément -, à un mois de ma sortie du sanatorium, les étudiants algériens, qui collecti­vement n’avaient eu jusqu’alors que peu d’influence sur les événements, firent entendre leur voix. La section d’Alger de l’UGEMA lança une grève illimitée des cours et des examens et appela les étudiants à rejoindre l’ALN. A la base de cette initiative, il y avait le refus radical de coopérer avec la société coloniale et la volonté de paralyser le pays. Cette perspective me semblait aventureuse, d’une part, parce qu’elle faisait tota­lement abstraction de la situation sociale des classes urbaines qui, compte tenu de leurs conditions d’action et de résistance, ne pouvaient tenir aussi longtemps que les ruraux; et, d’autre part, parce qu’elle reposait sur l’espoir d’une solution à court terme.

Hostile à cette grève, que pouvais-je faire? Je résolus de reprendre contact avec Abdesslam, après avoir obtenu une autorisation exceptionnelle de sortie du sanatorium. Notre rencontre eut lieu à La Chope (aujourd’hui Le Sorbon), rue des Ecoles, en présence de Reda Malek et d’Abdelaziz Benmiloud. Abdesslam était sur le point de partir pour Alger. Je lui suggérai d’annoncer, avant son départ, une grève de solidarité limitée des sections de l’UGEMA en France avec les étudiants d’Alger. Il ne retint pas ma proposition, convaincu qu’il était d’amener les instigateurs algérois de la grève à revenir sur leur décision. […] La mission de Belaïd Abdesslam n’eut pas le succès escompté, et à son retour d’Alger nous fûmes appelés à entériner, Iors d’une assemblée générale de l’UGEMA parisienne, la décision de la section d’Alger. J’assistai à cette assemblée, boycottée par les adversaires déclarés de la grève à Paris, qui se comptaient sur les doigts d’une main. Comme on préten­dait que la suspension des études avait pour but de fournir des cadres au maquis, une voix dissidente, celle de Mohammed Mellah. osa s’exprimer: «Ce n’est pas vrai, dit-il. Je viens de Tunis, où l’on m’a empêché d’aller au maquis parce qu’on estimait préférable que je termine mes études. » Là-dessus, son cousin Tayeb Naït le ceintura, l’empêchant de poursuivre. La grève illimitée fut massivement votée.

Il s’agissait en fait moins de consentir à un mot d’ordre aventureux que de plébisciter le FLN. Mais nous prenions là, sans en avoir conscience, le risque le plus grave, celui de renoncer à notre liberté de jugement. L’Initiative de cette grève était contraire à l’intérêt national; mais cela n’effrayait pas nos dirigeants. »[8]

L’ordre de grève et l’appel au maquis divisèrent les étudiants algériens. Une minorité non négligeable refusa d’obéir et fut exclue de l’UGEMA. Une autre minorité – plus importante en Algérie – s’engagea totalement dans le FLN-ALN, soit au maquis, soit dans les organisations clandestines urbaines : des étudiants et des lycéens servirent dans les services de santé. « Enfin une troisième catégorie – la plus importante en France -, milita en milieu étudiant en attendant la fin de la grève, qui fut décidée à l’automne 1957 »[9].

Au printemps 1957, la commission de presse du FLN revenait sur le sujet, avec beaucoup de précautions: « Les deux tiers environ des étudiants algériens se trouvent dans des universités françaises, écrivait-elle. La grève illi­mitée n’a pas tenu compte de leur situation, très différente de celle de leurs camarades d’Alger. La section d’Alger a réelle­ment décidé de sa position. En France, les autres sections de l’UGEMA ont été obligées moralement de ratifier une déci­sion qu’elles n’avaient pas prise elles-mêmes. et qui ne leur semblait pas une exigence de la situation.

« Pratiquant l’immobilisme politique depuis le début de la grève, l’ UGEMA subit un processus de « bureaucratisation » et de démobilisation de la majorité des étudiants qui donne à l’orientation de la grève un caractère dramatique.   « La grève illimitée, lancée dans des circonstances confuses aux yeux des étudiants. a été mal orientée. Se situe-t-elle dans une ligne de non-coopération culturelle, c’est-à-dire d’un boycott de l’université et de l’école françaises? Dans ce cas. il fallait en tirer toutes les conséquences et assumer les respon­sabilités qui en découlent. Une partie des étudiants voulaient et pouvaient rejoindre les rangs de l’ALN, mais les autres ne devaient-ils pas quitter la France dès le début de la grève et poursuivre leurs études ailleurs? Autrement, la grève se situe­rait dans le cadre de l’utilisation provisoire de l’université française. [ … ] Dans ce cas, la grève ne peut être illimitée. [ … ] Si l’on opte pour la seconde solution, qui semble exprimer le sentiment général des étudiants, il sera facile de créer les conditions de reprise des études »[10]

Cette grève marque symboliquement, par l’engagement des étudiants, que la lutte n’est pas seulement celle de paysans mais de toute la société. Elle a bien sur des effets sur l’UNEF.  Par delà la rupture officielle UNEF/UGEMA, les liens tissés demeurent qui vont aboutir fin juillet 1956 à la « Conférence nationale étudiante pour une solution du problème algérien » après le retournement du CA de juillet 1956 qui voit la « mino » prendre le pouvoir dans l’UNEF.

(à suivre)

Voir les dossiers dans Les Cahiers du Germe n° 30,  « Mouvements étudiants et guerre d’Algérie » et « dossier documentaire : les relations de l’UGEMA avec l’UNEF à travers la guerre d’Algérie »

Et sur le site de l’exposition de la Cité des mémoires étudiantes http://www.citedesmemoiresetudiantes.org/index.php?option=com_content&view=article&id=96%3Ales-etudiants-et-la-guerre-dalgerie-les-debuts&catid=1%3Alatest-news&Itemid=94

[1] Voir Guy Pervillé, Les étudiants algériens en guerre, ,http://guy.perville.free.fr/spip/article.php3?id_article=135

[2] « Quand les étudiants font le choix des armes », El Watan, 18 mai 2016 http://www.elwatan.com/hebdo/etudiant/quand-les-etudiants-font-le-choix-des-armes-18-05-2016-321131_264.php

[3] Messaoud Djennas  Moments d’histoire des étudiants algériens de Montpellier (1948-2014) Casbah Éditions, Alger, 2015, 183 pages

[4] Préface Ali El Kenz,  Combat et solidarité estudiantins, l’UGEMA (1955-1962), Alger, Casbah éditions 2010, p 13

[5] C H Moore,  Combat et solidarité estudiantins, l’UGEMA (1955-1962), Alger, Casbah éditions 2010, p 34

[6] Robi Morder « Les relations entre UNEF et UGEMA, entre internationalisme et diplomatie », Les Cahiers du Germe n°, 30 2012/2013

[7] Ben Youssef Ben Kedda, Contribution à l’historique du FLN. Rapport écrit au moment du congrès FLN de 1964 ; Publié dans Mohammed Harbi (rassemblés par) et Charles-Robert Ageron (Postface), Les archives de la révolution algérienne, Editions Jeune Afrique, 1981, p 313.

[8] « Mohammed Harbi, Une vie debout, Paris, La Découverte, 2001, p 169-170

[9] Guy Pervillié idem

[10] Rapport au comité fédéral, avril 1957

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