lecture : Benjamin Stora, La dernière génération d’Octobre

Benjamin STORA, La dernière génération d’Octobre, Stock, Paris, 2003. Connu dans un plus large public comme historien et spécialiste de l’Algérie, Benjamin Stora a été aussi dans une « vie antérieure » un militant, un responsable. Né dans une famille juive d’Algérie s’étant installée en France en 1962, Benjamin Stora est en terminale au lycée Marcel Roby en Mai 68. Il participe à des manifestations, des assemblées mais c’est après l’été qu’il s’engage dans l’Alliance des Jeunes pour le Socialisme, organisation de jeunesse crée par l’OCI . Militant étudiant à Nanterre, il est un témoin de la vie mouvementée de l’UNEF, puisqu’il est présent au collectif national de scission de l’UNEF du 10 janvier 1971 à la Sorbonne. C’est à Nanterre qu’il fait la connaissance de J.C. Cambadélis. Stora occupe de véritables responsabilités nationales, au moment de sa conversion en militant « professionnel » (comme permanent) fin 1972, où il est affecté à l’animation du secteur lycéen de l’AJS. Au début 1977, il devient responsable de la « fédérale étudiante », et en avril de la même année entre au Comité central de l’OCI. Il est donc un des acteurs importants de la « réunification » de 1980 qui donne naissance à l’UNEF-ID. En 1981, il fait le choix de quitter son poste de permanent pour « passer à la vie sociale » comme enseignant et chercheur, sans pour autant quitter ses responsabilités politiques. En 1986, c’est le départ collectif de plusieurs centaines de militants et l’entrée de « Convergences socialistes » dans le Parti socialiste, dans lequel Benjamin Stora reste très peu de temps, cessant le militantisme politique autant par déception d’un nouveau cadre insatisfaisant que pour des raisons personnelles.

Nous ne pouvons évidemment aborder l’ensemble des faits et questions soulevées. Sans doute, le lecteur habituel du GERME et les spécialistes de la période n’y apprendront guère de nouveautés. Dans ces colonnes, et dans d’autres articles et contributions, nous avons traité des mouvements lycéens, de la scission de l’UNEF, de la réunification. Benjamin Stora les cite en complétant par son témoignage direct.

On aurait aimé plus de développements, notamment sur la « fédérale étudiante ». En effet, vers 1980, il y avait une sorte de partage entre les militants de l’OCI investis dans le syndicalisme et l’UNEF-ID, d’une part, et ceux qui étaient chargés plutôt de l’appareil politique propre. Le binôme nous apparaissait ainsi : à Cambadélis l’UNEF, à Stora l’appareil politique. Or, d’un point de vue sociologique, on ne peut que constater que beaucoup de responsables investis dans l’UNEF-ID, et donc élus dans des conseils, occupant au nom de l’UNEF-ID des postes à la mutuelle, dans des œuvres, etc… ont connu, une fois les études terminées, une reconversion professionnelle dans le même univers. Je donnerai comme exemple Platagenest à l’OTU, Rosenblat à l’IRAM-SCOP (assurances liées à la mutuelle), Catin à la MNEF Paris puis à Vie Universitaire, comme un peu plus tard pour la dernière jeune génération qui fait la transition PCI/PS : Isabelle Martin à la MNEF, Olivier Rey à Espaces universitaire puis au Cabinet d’Allègre, comme on retrouvera Borgel comme président de l’OVE puis au cabinet du Ministre. D’un autre côté, P. Dardot comme B. Stora qui n’avaient pas de mandat représentatif, s’insèrent professionnellement et rapidement comme enseignants. Bien évidemment, cela demeure une hypothèse à démontrer en élargissant le « panel », et c’est donc une question précise à poser à l’auteur du livre puisqu’il pourrait donner quelques autres « biographies ».

De même, on peut regretter que peu de détails soient données sur la « réunification », alors que Stora occupait des responsabilités importantes. Il semble ressortir du livre qu’il était mis à l’écart des discussions menées entre Cambadélis et les socialistes, la direction de la MNEF, et autres. Mais cela n’est pas dit clairement, comme si l’auteur hésitait soit à restituer un certain nombre d’éléments, soit à mettre en cause plus avant un fonctionnement où l’alter ego de Cambadélis en aurait moins su que d’autres (Darriulat, Rosenblat, Plantagenest…). Mais il est vrai que l’exercice est difficile, dans la mesure où des liens d’amitié sont restés -même distendus- et qu’il est difficile de savoir ce qui peut être dit sans froisser. Pourtant, ce livre apparaît comme strictement inverse aux Chuchotements de la vérité de Cambadélis[1]. Pas de mélange entre le « nous » et le « je », l’introduction évoque le problème de la distance nécessaire de l’historien et de l’acteur, les pièges tendus par l’autobiographie. Et c’est honnêtement que Stora nous met en garde en indiquant qu’il n’a pas forcément déjoué à tous moments le piège, tellement il est difficile de séparer le « je » du « nous ».

Les éléments les plus intéressants pour nous sont justement dans la partie plus biographique et « affective ». Car Stora nous montre l’engagement militant comme vecteur de socialisation et d’intégration, notamment pour un « rapatrié » (ou un immigré), rompant avec la vulgate de « l’engagement militant comme aliénation ». De même, le choix de l’organisation est bien exposé comme fruit à la fois de hasards (présence de tel groupe de militant et absence d’autres groupes au moment où émerge le « désir d’engagement »), de considérants peu programmatiques (de « jolies filles attractives ») mais importants du point de vue de groupes de sociabilité (on milite ensemble, mais on sort, on mange, on dort … quasiment on vit ensemble). On voit ainsi l’autonomisation vis-à-vis d’une famille qu’on voit moins au profit d’une nouvelle famille. Ce témoignage rencontre d’autres histoires comparables de jeunes venus à la politique via le maoïsme, l’anarchisme ou d’autres courants alors que dans les années 1968 un « fossé culturel » paraissait exister entre eux. Mais, en même temps, le choix de l’organisation n’est pas seulement fruit du hasard. Pour Benjamin Stora fils d’ouvrier, le discours « sérieux », de défense des ouvriers qui ne serait pas invoqué par les autres groupes taxés de « dilettantes », « petits-bourgeois » est à la fois neuf et familier. Une sociologie biographique permettrait peut-être de déceler des variables explicatives.

Loin de l’histoire mythique, loin de l’héroïsation ou du dénigrement, Stora fait œuvre utile. Souhaitons que d’autres écrivent des livres aussi honnêtes.

Robi Morder

Les Cahiers du Germe n° 25 mai 2005

 




[1] Note de lecture dans Les Cahiers du Germei N° 15-16 4ème trimestre 2000, et sur le site germe.info.

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