lecture: Jean François Sirinelli, Les baby-boomers. Une génération 1945-1969

Jean-François SIRINELLI, Les baby-boomers. Une génération 1945-1969, Paris, Fayard, 2003, 324 p. L’ouvrage de Jean-François Sirinelli se garde bien de s’aventurer sur les pentes savonneuses de l’ego-histoire. Si le livre est dédié à sa mère «qui donna le jour à trois baby-boomers», il ne précise nullement s’il était l’un d’entre eux. Et pourtant, il émane de ce livre un relent de quête de la respectabilité qui a incité bien des soixante-huitards (le terme n’est pas employé) à prendre leurs distances par rapport à l’aventure de leurs jeunes années, un courant particulièrement répandu en Allemagne, par exemple. La chute du Mur de Berlin est passée par là avec la démonétisation, dans la foulée, de la gauche, y compris non communiste.La violence, elle aussi, est gommée, non seulement celle de cette jeunesse qui, dans le culte des idoles yé-yé, cassait des sièges à nombre de concerts (seul est mentionné celui de la place de la Nation), mais aussi celle de l’OAS ou celle d’un pouvoir qui n’effaçait que trop lentement les multiples mesures répressives qu’il avait mises en place pendant la guerre d’Algérie : la société en était littéralement corsettée et c’est bien de ce carcan qu’il s’agissait de se libérer. La révision qui s’est produite depuis lors autour de la personne du général De Gaulle a effacé, semble-t-il, tous ses aspects paternalistes et autoritaires.

Mais la délimitation qu’opère Jean-François Sirinelli d’une génération spécifique, baptisée essentiellement par les médias, incite à regretter l’absence d’orthodoxie mannheimienne. Il s’efforce, non sans mal, de repérer une coupure nette, fondée sur des données démographiques, entre les derniers-nés de la génération de la guerre d’Algérie et les baby-boomers, entre les mentors et les «piétons» de mai. C’est pourquoi il adopte 1965 comme année charnière, plutôt que 1962 et la signature des accords d’Evian : la militance connaît alors une période de latence avec l’avènement de l’indépendance algérienne et l’antifascisme hérité de la Seconde guerre mondiale cède progressivement la place à l’anti-impérialisme.

Il n’empêche, le slogan «CRS-SS» scandé en 1968 plonge encore ses racines dans la glorification de la Résistance qui avait animé la génération «algérienne» et continuera à peser durablement sur la vie politique française : on assiste là à un enchevêtrement de temporalités mémorielles.

La synthèse entre histoire culturelle et histoire politique ne va pas de soi. Cette dernière reste, chez Jean-François Sirinelli, plutôt traditionnelle, ce qui l’amène à considérer la participation de 85% des inscrits à l’élection présidentielle de 1965 comme un indice d’acceptation des institutions de la Ve République, hypothèse qui mériterait pour le moins d’être nuancée, la Constitution ayant fait l’objet depuis lors de multiples remaniements. En outre, mesurer la mobilisation politique aux résultats électoraux, voire au nombre de membres des groupuscules n’informe nullement sur la diffusion possible d’une volonté d’émancipation.

En effet, pour en revenir à ce que j’appelais l’orthodoxie mannheimienne, il me semble qu’il conviendrait, sans nécessairement opposer Paris et la province, la jeunesse des Ecoles et celle des ateliers et des champs, de distinguer plus nettement les unités de génération, c’est-à-dire de considérer comme déterminante celle qui, parmi les baby-boomers – si l’on accepte les conventions de Jean-François Sirinelli – a marqué de son empreinte «les années 1968» : le phénomène groupusculaire prendra chez elle une ampleur qu’il n’avait nullement connue auparavant. Peut-être le deuxième volume annoncé en rendra-t-il davantage compte.

On l’aura compris, les étudiants et leurs mouvements qui nous préoccupent plus particulièrement au GERME apparaissent ici relativement peu.

Ma dernière remarque portera sur un détail de socialisation pour lequel, également, des nuances pourraient être apportées dans le temps et dans l’espace, si je peux me fier à mes propres souvenirs. Ainsi les bals, réputés à juste titre pour avoir joué un rôle décisif dans les stratégies matrimoniales. Ceux de la Provence des années 1960, réunissant des jeunes hors de la tutelle des adultes, n’avaient rien à voir avec les fêtes champêtres de l’Alsace de mon enfance – et peut-être encore de la même époque – et s’apparentaient bien davantage à la «soirée en boite». Jean-François Sirinelli a le goût de la formule. Nul doute que nombre d’entre elles feront mouche dans les écrits des jeunes chercheurs. Mais décidément les baby-boomers font trop figure chez lui de gentils petits un peu turbulents. Peut-être auront-ils davantage de nerf dans le deuxième volume.

Claudie Weill

Les Cahiers du GERME n° 25 mai 2005

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