Avant le CPE (contrat première embauche), le précédent du CIP Balladur (décrets du 24 février 1994)

pAPALes attaques contre la jeunesse ne datent pas du contrat première embauche (CPE). 12 ans auparavant[1], Édouard Balladur, alors Premier ministre, était contraint de reculer face à la mobilisation des jeunes et des salariés contre le contrat d’insertion professionnelle (CIP), qui instaurait un salaire inférieur au Smic.

Au printemps 1993, la droite gagne les élections législatives. Pour cette deuxième cohabitation François Mitterrand nomme Édouard Balladur au poste de Premier ministre et Michel Giraud devient ministre du Travail. Le 20 décembre 1993, la nouvelle majorité parlementaire adopte la « loi quinquennale pour l’emploi ». Son article 62 prévoit la création d’un « contrat d’insertion professionnelle », destiné aux jeunes de moins de 26 ans et d’un niveau de formation de niveau 4 (baccalauréat) au plus. Toutefois, il est ouvert aux jeunes d’un niveau de formation égal ou supérieur au niveau 3 (bac +2) « qui rencontrent des difficultés particulières d’accès à l’emploi ». La loi prévoit que les titulaires de ces contrats percevront une rémunération en pourcentage du Smic, sans précision particulière, le pouvoir réglementaire devant le fixer par des décrets d’application.

Cet article, parmi près d’une centaine, passe alors presque inaperçu. Il est vrai que les étudiants sortent de plusieurs semaines de mobilisations sur les conditions de la rentrée et la réforme de l’ALS[2] qui réduit les allocations logement. À Paris, pour la première fois, les deux Unef (alors séparées) avaient appelé en commun à manifester le 15 novembre. Puis, en janvier 1994, le camp laïc mobilise contre la remise en cause de la loi Falloux. Plus d’un million de personnes manifestent pendant tout un dimanche, traversant Paris d’ouest en est. Le gouvernement recule sur son projet. Dans ce contexte, le 24 février 1994, deux décrets sont publiés au Journal officiel. Celui concernant les bac +2 met le feu aux poudres.

 

 Ainsi, même avec un diplôme supérieur à bac +2, la rémunération d’un jeune embauché pourra être inférieure au Smic, dans la limite de 80 %, s’il a moins de 26 ans. Quant aux moins diplômés et aux non-qualifiés, la dérogation est encore plus importante. Aussitôt, la réaction est vive.

PLUS JAMAIS CIP

Manifestation à Paris le 1er avril 1994

Le 28 février, dix-sept organisations d’étudiants, d’enseignants, de parents d’élèves, et la CGT appellent à manifester. FO, CGC, CFDT, CFTC réclament l’abrogation des décrets. À partir du 3 mars, il n’y a pas une journée sans rassemblements et chaque jeudi va connaître des manifestations de plus en plus importantes. La colonne vertébrale de la mobilisation est constituée par les étudiants d’IUT et de BTS, qui sont directement visés, puisqu’en principe leurs études se terminent au bout de deux ans (alors que dans les universités, on espère durer plus longtemps). À côté des deux Unef qui, nouveauté, font front commun, se développent des coordinations IUT et BTS. Le samedi 12 mars, une journée CGT prévue de longue date connaît un franc succès, et la participation des jeunes y est forte.

Le code du travail est touché, les syndicats de salariés sont bien accueillis dans les cortèges jeunes. « Papa, j’ai trouvé un boulot, c’est le tien que tu as perdu », lit-on sur les pancartes. En effet, parallèlement, les possibilités de préretraite s’étendent. L’unité sur un objectif commun entre étudiants et travailleurs se concrétise par des réunions communes. La charte des stages, qui sera élaborée ultérieurement par les deux Unef, la CGT, la CFDT et, un moment, la Fédération des associations générales étudiantes (Fage), en sera une des suites, tout comme la constitution d’une Association de formation et d’insertion pour les jeunes (Afij).

 Répression

Pendant ce « mars rampant », apparaît une carte de la mobilisation correspondant non seulement aux grandes villes universitaires, mais surtout à une bonne partie des villes moyennes, implantation des IUT et BTS oblige. Le 17 mars, plus de 200 000 étudiants et lycéens BANDEROLLE CIPmanifestent ainsi que nombre de syndicalistes, puisque toutes les confédérations, comme les fédérations enseignantes et de parents d’élèves, appellent à descendre dans la rue. Le 18 mars, le Premier ministre adresse une « lettre aux jeunes », indiquant que le CIP doit « permettre à tous les jeunes de trouver un emploi et donc un revenu ».

Le gouvernement commence alors une manœuvre de recul. Un « décret complémentaire » promis sort le 23 mars, précisant qu’un jeune diplômé ne rentrera en CIP que s’il est au chômage depuis plus de six mois, et qu’en tout état de cause, pour les diplômés à partir du CAP, il faut entendre 80 % du salaire minimum conventionnel, les 20 % étant consacrés à la formation assurée par des tuteurs. Pour les non-diplômés, on reste à 80 % du Smic. Ce premier recul, loin de calmer la mobilisation, l’encourage. De nombreux affrontements ont lieu, notamment à Nantes et à Lyon. La politique du gouvernement semble se durcir. À Nantes, il y a plusieurs condamnations ; à Lyon, deux jeunes Algériens sont expulsés après avoir participé à une manifestation.

 Front commun

Une nouvelle manifestation, qui s’annonce encore plus massive, est prévue pour le 31 mars. Le 28 mars, Édouard Balladur reçoit six organisations lycéennes et étudiantes. Il annonce la « suspension » du CIP. Le 31 mars, exit le CIP, mais de nouvelles aides sont promises aux entreprises accordant à un jeune son premier emploi. Les défilés du jour sont donc des cortèges saluant une victoire, mais réclamant aussi l’abrogation des lois Pasqua. « Facs, banlieues, lycéens, tous unis », peut-on également lire sur certaines banderoles.

le cip est mort anticipons encore

Tract du CARGO, Comité d’agitation pour un revenu garanti optimal

Pour sauver la face et apparaître comme « ouvert au dialogue », le gouvernement met en place une « consultation nationale des jeunes », dont les résultats sont édités par la Documentation française. Treize organisations de jeunesse dénoncent, derrière « l’intention louable », le comité d’organisation qui ne comprend pas un seul jeune, ainsi que les formulations du questionnaire adressé aux 15-25 ans : « Les seules questions traitant du travail ne proposent que plus de flexibilité ou mobilité. » Néanmoins, un million et demi de réponses prouvent qu’existent une demande, des idées et des potentialités. 82 % des jeunes se déclarent prêts à manifester pour leurs droits à l’éducation.

chaque famille compte au moins un étudiant et un chômeur

La mobilisation contre le CIP inaugure la fin du « mur » établi dans les années 1960 entre les étudiants et le mouvement ouvrier. Pour la première fois, sur une vaste échelle et sur des thèmes communs, on ne se contente pas de proclamer sur des tracts ou des banderoles « travailleurs, étudiants, unité ». C’est bien un combat commun qui allie travailleurs avec ou sans emploi, en formation et en activité. Il est vrai qu’avec deux millions d’étudiants, chaque famille compte au moins un scolarisé et un chômeur. Et surtout, c’est la prise de conscience qu’au nom de la politique de l’emploi (des jeunes), on pousse vers la porte une partie des travailleurs (leurs parents) et on dégrade le droit de tous. Que de similitudes avec des projets plus récents. Le rapport de force était moins défavorable en 1994 qu’en 2006, mais la preuve avait été faite qu’une loi, puis un décret d’application, soutenus par un Premier ministre se préparant à une candidature présidentielle, pouvaient être abrogés par l’action étudiante et le front commun.

[1] Cet article avait été rédigé en pleine mobilisation du CPE le jeudi 16 février 2006 et publié dans des journaux militants. Je l’ai repris en le mettant un peu à jour.

[2] Allocation de logement social. Voir la contribution Robi Morder et le témoignage du président de l’UNEF de l’époque, Philippe Campinchi, au colloque logement du 7 novembre 2015.

 

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