Vient de sortir : dans la collection Germe. Paolo Stuppia: « 2006, une victoire étudiante? Le mouvement anti-CPE et ses tracts »

une-2006-une-victoire-etudianteVient de sortir des presse, dans la collection Germe aux éditions Syllepse.250 pages, 18 €. 2006, La protestation contre la mise en place d’un « contrat première embauche », synonyme de précarité aggravée pour les jeunes, prend la forme d’une grève générale des universités, avec des occupations, des blocages. Organisé aussi bien en coordination qu’en intersyndicale, le mouvement contre le CPE touche également le monde du travail. Les manifestant·es se comptent par millions et en trois mois, la mobilisation étudiante et ses alliés arrivent à faire abroger le CPE. L’auteur retrace de manière originale les différentes étapes de la lutte à partir des tracts, collectés dans les facs et les manifs ou consultés dans les archives. Alors que les entretiens avec les « tracteurs » éclairent le contenu des tracts, on découvre comment on les fabrique, comment, qui les rédige et où ils sont distribués. À l’heure des réseaux sociaux, si les tracts paraissent indémodables, ils sont révélateurs du mouvement contre le CPE qui demeure une référence dans les luttes sociales du pays. Pour aller plus loin: Sur notre site, voir le dossier CPE. Ci-après, l’avant-propos et la table des matières.

AVANT PROPOS. Ioanna Kasapi, Jean-Philippe Legois, Alain Monchablon, Robi Morder

En plein 21e siècle, quelle idée de faire paraître un livre dans lequel un mouvement est vu, l’on pourrait dire lu, au travers de tracts. Depuis l’ouvrage, Des Tracts en Mai 68, de nouveaux médias sont nés permettant de véhiculer les informations dans une mobilisation.

Déjà en 1968 la miniaturisation permettait à chacune et chacun dans les manifestations, au cours des AG, d’écouter les nouvelles sur son transistor. La télématique, avec le minitel du journal Libération mis à disposition du mouvement étudiant et lycéen contre la réforme Devaquet de l’automne 1986 a pu aussi être utile aux militant·es. Mais dans ces deux cas de figure l’interactivité faisait défaut, les informations circulaient de « haut en bas ». La généralisation de l’informatique, de la toile, de la téléphonie mobile permet à la base, aux individus, aux comités, aux regroupements, de communiquer directement, horizontalement.

2002 : c’est par des échanges de centaines de milliers de SMS que lycéens et étudiants fixent les lieux de rendez-vous des manifestations anti-Le Pen. 2005 contre la loi Fillon dans les lycées, 2006 contre le CPE, 2007 contre la LRU, ce n’est plus simplement de courtes nouvelles que l’on peut échanger, mais des bilans, des textes, des argumentaires sur des blogs, des sites Internet, dans les forums. Et depuis, les mouvements n’ont cessé d’utiliser les innovations : Facebook, Twitter, groupes Whats’app, comme on le vit aujourd’hui avec les Gilets jaunes, la grève contre la réforme des retraites.

Pourtant, ce bon vieux tract – le livre de Paolo Stuppia en atteste – demeure indémodable dans le répertoire d’action collective même si ses conditions de fabrication, son aspect ont évolué au cours des décennies, ce que rappelle l’auteur quand il revient aux origines et à l’histoire du tract et de ses techniques, remontant au 19e siècle, à 1968, à 1986.

C’est qu’à la différence du virtuel, il permet à celles et ceux qui le distribuent, de se montrer, de montrer l’existence réelle, physique, d’une mobilisation. Tract que l’on va diffuser dans les amphis, avec une prise de parole ; tract que l’on distribue aux passant·es pour expliquer le pourquoi et le comment quand on manifeste dans la rue, ou aux automobilistes quand on bloque un rond-point, ou alors que l’on assure la gratuité à un péage, etc. Que va-t-on y écrire ? Où et quand le distribuer ? Qui viendra ? Autant de questions qui se posent dans les réunions, les assemblées.

Le tract, collecté, archivé, échappe à sa vocation première. Il va devenir source pour la recherche. Bien évidemment le tract ne dit pas tout, et il doit être remis dans son contexte, croisé avec d’autres sources (presse, bulletins, témoignages, affiches, photographies et vidéos, procès-verbaux…). Paolo Stuppia fait son « métier » de chercheur, il a collecté lui-même des tracts, a consulté les archives, notamment celles de la Cité des mémoires étudiantes, exposé et confronté dans des séminaires ses travaux avec d’autres chercheurs et chercheuses, il y a consacré sa thèse de doctorat. Mais de plus l’intérêt du présent livre c’est qu’il adopte le point de vue du tract – au sens originel du terme, « d’où regardes-tu ». Ce n’est parfois plus « d’où parles-tu camarade », mais « d’où parles-tu tract».

Au travers des tracts, l’on perçoit bien les appréciations différenciées des actrices et acteurs du moment dans les différentes étapes de la lutte et les interrogations surgies à la fin de la grève. Victoire étudiante ou pas ? En avril 2006 le CPE a été abrogé, mais pas la loi sur l’« égalité des chances » ni le « contrat nouvelles embauches ». Néanmoins, effet différé de la lutte, à la suite de recours individuels et syndicaux devant les tribunaux puis de l’Organisation internationale du travail, le CNE a fini par être abrogé par le Parlement en 2008 et tous ces contrats transformés par la loi en CDI ! La mobilisation de 2006, amorcée dans les universités, a débordé de la sphère étudiante pour impliquer de plus en plus les salarié·es, les confédérations syndicales, et demeure une référence dans les luttes sociales du pays. On avait connu des retraits de projets de réforme, mais un Président s’engageant d’abord à ne pas appliquer une loi déjà votée, puis un gouvernement et une majorité parlementaire qui abrogent sous la pression de la grève des dispositions qu’ils avaient votées trois mois auparavant… Autres temps, autres mœurs ?

En tout état de cause, l’on ne peut qu’encourager d’autres travaux du même type, permettant de partir des sources, d’y revenir, de mieux connaître les mouvements étudiants, de mieux les reconnaître comme objets légitimes de recherche.

Table des matières

avant propos

Introduction. Interroger les raisons ou le « moment 2006 » ? – Articuler le moment et « ses » tracts : vers une problématique plurielle – ENCADRE :Les habits neufs d’un objet ancien. Le tract d’un outil religieux à un outil militant. – Une méthodologie composite et pluridisciplinaire – ENCADRE : La fabrique de l’objet, hier et aujourd’hui : comment réalise-t-on un tract en 1968 et en 1986 ? – Collecte et d’échantillonnage des tracts

Chapitre 1. Les prémices de la lutte. De l’annonce gouvernementale à la création du collectif « Stop-CPE » – Tempo gouvernemental, tempo intersyndical et auto-organisation locale étudiante – ENCADRE : L’intersyndicale de 2006 – ENCADRE : Auto-organisation locale étudiante, mode d’emploi -Les premiers tracts : la prégnance de l’aspect propagandiste – ENCADRE : La recherche d’indices pour situer les tracts à partir de leur « surface » – ENCADRE : Déceler l’aspect propagandiste des tracts. Les apports de la frame analysis – Des « indicateurs de présence » dans un mouvement « autolimité » – ENCADRE : Rédaction militante/locale vs professionnelle/nationale – Un début de fissuration : la convocation de la première coordination nationale étudiante – ENCADRE : Coordinations nationales étudiantes, mode d’emploi – ENCADRE : Fiche pratique de mobilisation (extraits)

Chapitre 2. La triple polarisation du secteur universitaire. Les cinq jours qui ébranlèrent la mobilisation étudiante – ENCADRE : Mobiliser le consensus, mobiliser l’action – Trois pôles, trois citoyennetés étudiantes en mouvement – Polarisation du secteur universitaire et citoyennetés étudiantes en mouvement – « Nous critiquons ! » : le tract à l’heure de la concurrence dans le secteur étudiant – ENCADRE : Le tract, instrument d’information : informer, contre-informer, former – L’identite collective des rédacteurs – ENCADRE : le « storytelling » : un récit aux usages multiples – Des « indicateurs de présence » aux « indicateurs de conflictualité » – Des « dialectiques routinières » aux « saillances situationnelles » -Le tournant décisif du mouvement : la journée nationale d’action du 7 mars – ENCADRE : Les usages du tractage

Chapitre 3. La « crise du CPE » – Une lecture chronologique de la crise : les quatre temps d’un mois « mouvementé » – ENCADRE : L’occupation de la Sorbonne en 2006 – Une lecture sociologique de la crise : « désectorisation » relative, « incertitude » et « désobjectivation » manifestes – Le premier effet de la crise sur les tracts : le « leaflet boom »- ENCADRE : La fabrique des tracts « en urgence », ricochet de la crise anti-CPE – Le deuxième effet de la crise sur les tracts : l’apogée du « nous critiquons ! » – ENCADRE : La lutte « pour » et « autour » du langage des tracts – Le troisième effet de la crise sur les tracts : des saillances situationnelles de plus en plus présentes – Fin de crise : vers l’annonce d’un divorce et de nouvelles fiançailles – ENCADRE : Détournement, dérision… L’usage ludique des tracts

Chapitre 4. Le « retour à la normale » – « Du passé faisons table rase » : de la fin du CPE à l’extinction du conflit universitaire – Recomposition de l’espace mobilisé et exacerbation de la polémique – ENCADRE : Le tractage : une activité à faible risques ? « Sans coûts et sans espoirs » ? – Opposition de temporalités et exacerbation de l’identité – ENCADRE : Le tractage, une activité qui s’apprend – Bilan(s) : la « lutte dans la lutte » après la fin de la mobilisation

Épilogue. L’héritage de la lutte anti-CPE sur les mouvements étudiants, 2007-2018 – Les anti-CPE « ordinaires », un objet inexploré – Les tracts à l’heure des nouvelles technologies, entre obsolescence et persistance – ENCADRE : L’interaction donneur-récepteur lors du tractage

Bibliographie

Chronologie

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